Nick Cave & The Bad Seeds – Skeleton Tree

Année de parution : 2016
Pays d’origine : Australie
Édition : Vinyle, Bad Seed – 2016
Style : Singer/Songwriter, Ambiant

Dans « One More Time With Feeling », film documentant l’enregistrement de « Skeleton Tree » mais aussi le processus de deuil que traverse Nick Cave depuis la mort tragique de son fils Arthur en 2015, l’artiste nous exhorte à prendre les allusions prophétiques de ses chansons, la plupart ayant été enregistrées avant le drame, avec un grain de sel. Pourtant, les regards n’auront jamais été autant tournés vers ses paroles, chacun y cherchant un accès privilégié au coeur de ce dandy à l’air habituellement détaché et quelque peu austère. Et s’il est vrai qu’il est difficile de ne pas se sentir bouleversé par certaines lignes troublantes de lucidité, son conseil s’avère avisé puisque c’est dans la performance, la sienne mais aussi celle des Bad Seeds, que l’album révèle sa charge émotive.


Nick Cave ne nous a jamais semblé aussi vulnérable : sa voix grave qui le caractérise depuis toujours s’étiole par moments, particulièrement lors des quelques parties chantées, alors que ses récitations sont d’une sombre sobriété. Les compositions à la fois opaques et ambiantes qui l’accompagnent ne viennent que renforcer cette impression de précarité qui parcourt l’album. Musicalement, « Skeleton Tree » poursuit le virage amorcé avec « Push the Sky Away », abandonnant progressivement la narration et la mélodie au profit d’une approche plus abstraite basée sur l’atmosphère. Warren Ellis, multi-instrumentiste excentrique dont la présence se fait de plus en plus sentir depuis son arrivée au sein des Bad Seeds, y est pour beaucoup : ses expérimentations occupent dorénavant l’avant-plan des pièces, renvoyant par moments leurs mélodies au plan de prétexte à ses textures.

L’album trouve son ancrage avec le jeu de piano de Cave, alors que s’élèvent au-dessus de lui les boucles “drones” sur Jesus Alone et Magneto, les synthétiseurs porteurs de quelques timides percées de lumière sur Rings of Saturn et les choeurs libérateurs de Girl in AmberAnthrocene et I Need You. Cette dernière marque d’ailleurs le début d’une série de pièces plus conventionnelles et particulièrement poignantes, notamment Distant Sky, où Cave cède son micro pour une rare fois à la magnifique voix soprano d’Else Torp. L’album se clôt avec la pièce-titre, rare occasion pour la guitare acoustique de s’imposer afin d’accompagner le piano et dont le ton résigné rappelle « The Boatman’s Call ».

Sans sombrer dans une tristesse aveugle, « Skeleton Tree » est avant tout une oeuvre de recueillement faite par un homme qui trouve en la musique une voie vers l’apaisement. C’est aussi la marque d’un artiste qui refuse de s’en tenir à ses acquis en épurant ses compositions de tout apparat pour s’en tenir à l’essentiel de son identité musicale. Qu’une évolution aussi admirable persiste après pratiquement quarante ans de carrière n’est qu’une raison de plus pour considérer Nick Cave parmi les grands de notre époque.

One comment

  1. Nice critique frère ! Voici ce que j’en avais dit sur Musik Tatari jadis : Le disque endeuillé de Nick Cave est un des sommets de sa carrière déjà pleine de chef d’œuvres. Enregistré après la mort de son fils, « Skeleton Tree » peut être vu autant comme une mise en abîme qu’une manière de transcender (voir même d’expier) la douleur ressentie par cette perte aussi injuste qu’absurde. C’est aussi un disque de renouvellement artistique ou, peut-être, une parenthèse unique dans le cheminement sonore du groupe (seul l’avenir nous le dira). Les mauvaises graines n’ont jamais sonné comme cela auparavant. Leur contribution musicale se résume ici à une certaine forme de tapisserie sonore électronico-abstraite, venant sobrement appuyer le verbe du chanteur-conteur. On sent des relents du Talk Talk dernière époque, des Tindersticks et de Bark Psychosis à travers les volutes opaques qui s’échappent de ce monument funèbre. Bien plus qu’une collection de chansons, ce disque est un TOUT cafardeux qu’il faut s’enfiler d’une traite pour en extraire la substantielle moelle. Le « Rock Bottom » de Nick. Un disque à ressortir ces soirs où on a envie de jouer à gratte-bobo.

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