White Noise – An Electric Storm

Année de parution : 1969
Pays d’origine : Royaume-Uni
Édition : CD, Island – 2007
Style : Psychédélisme, Électronique, Avant-Garde, Pop Perverse Damnée et Folichonne, Tape Music, OVNI, Disque WTF

Dans les grands chef d’oeuvre ovni-esques méconnus des sixties acidulés/enfumés, il se dresse là ; non pas sur le trône mais juste à côté… C’est plutôt le fou du roi c’disque. Un clown moqueur mais damné, le visage (mal-rasé) barbouillé d’un maquillage approximatif qui sent pas très bon, les cheveux en broussaille, la gueule pleine de dents pourries, le regard absent. Un clown qui aime autant raconter des blagues salaces/déplacées en faisant de ridicules pirouettes que faire des ballounes AVEC des animaux (plutôt que l’inverse). Un chic type, quoi.

Quand je pense à la musique qui alimente le mystérieux univers des rêves et des cauchemars, je ne peux m’empêcher de penser tout de suite à ce premier opus subversif de White Noise. On tient là un véritable bad-trip sonore comme il ne s’en faisait tout simplement pas à l’époque (et même après, du moins pas dans cette forme bien particulière)… Il y a tout sur ce chef d’oeuvre de musique sombre et hallucinée : de la pop de chambre parfaite, du proto-électronique bien barré, du psychédélisme, du dark ambient, de l’humour, de l’horreur, du sexe, du plaisir, de la folie à foison, des atmosphères incroyables ainsi que des expérimentations sonores diverses (du sampling, utilisé aussi à outrance pour une des premières fois, en passant par l’impro et par un travail de post-production incroyable qui met beaucoup d’accent sur la stéréophonie).

Ce disque est une perle noire oubliée dans les brumes du temps – un vrai petit bijou soixante-huitard qu’il fait bon découvrir aujourd’hui et qui n’a perdu de son pouvoir incantatoire. J’imagine à peine la claque qu’on prit ceux qui l’ont acheté à l’époque de sa sortie mais d’après les commentaires que j’ai lu sur le net, cet album a été une source de crainte et d’incompréhension pour bien des gamins en 1969-70. C’était le disque de papa ou du grand frère drogué qu’on avait peur d’écouter, pensant qu’on allait être possédé par un esprit malveillant ou un démon vespéral…

An Electric Storm est surtout l’oeuvre de David Vorhaus, un des grands pionniers de la musique électronique. Vorhaus était d’abord et avant tout un contrebassiste classique mais c’est son passé dans les sciences physiques (domaine d’étude dans lequel il a gradué) et son background d’ingénieur électrique qui l’ont poussé vers le monde de la musique électronique. White Noise est né lorsqu’il a rencontré Delia Derbyshire et Brian Hodgson, qui formaient alors un groupe appelé Unit Delta Plus (les deux comparses travaillaient aussi à la BBC Worshop et sont entre autres responsables pour la création du thème de la culte émission Dr. Who !). Le trio créé son propre studio dans Camden (le nord de Londres) et se met à expérimenter avec du matériel à la fine pointe technologique de l’époque, dont le fameux EMS VCS3, premier synthétiseur de fabrication anglaise… Rapidement, les 3 acolytes se font remarqué par Chris Blackwell, leader du prestigieux label Island, qui les signe et leur donne une avance de 3000 livres pour l’enregistrement DU disque qui va populariser la ME (finalement, il n’en sera rien, et ce même si l’album s’est relativement bien vendu). Il y a alors un buzz important autour de la musique électronique ; on peut penser au premier album des Silver Apples ou au seul opus de The United States of America, avec lesquels An Electric Storm créé une sorte de trilogie non-officielle de la ME expérimentale de la fin des 60s.

David Vorhaus

C’est à New York que Vorhaus décide d’aller enregistrer son oeuvre maîtresse, choix judicieux s’il en est, parce qu’à l’époque, la grosse pomme est l’endroit-clé pour l’avant-garde. Ya le Velvet évidemment, mais aussi les disques ESP, les ci-haut mentionnées Pommes Argentées, ainsi qu’une scène de Free Jazz incroyablement riche. L’enregistrement est long et laborieux (c’était l’album avec le plus de samples à son époque, bien qu’il a du être largement dépassé par DJ Shadow et les Avalanches dans un lointain futur!), tellement que le boss de Island perd patience et finit par exiger le produit fini, ce qui fait que la dernière piste (le terrible « Black Mass ») a été improvisé en une nuit qui a du être passablement épique. Le résultat final ? MiNd=FuCkInG-BlOwInG !!!

L’album commence tout en douceur, dans les réverbérations de « Love Without Sound », génial morceau de pop atmosphérique brumeux, planant et bourré d’effets que n’auraient pas renié les bon vieux Residents (sauf que là, c’est au moins 5 ans avant les Residents). Le tout est cotonneux à souhait mais on sent pointer le malaise déjà… Des pleurs féminins, des rires bizarroïdes, des bruits de torture. On comprend alors le trip de White Noise : déconstruire la musique pop à l’intérieur même de la dite formule. Cette première face du disque sera donc dédié à ce noble but. Vient ensuite « My Game of Loving », rencontre au sommet entre Brian Wilson et Luc Ferrari. Un thème génial qui fait très film d’espion sur acide est porté par des voix céleste et des percussions iraniennes mais se voit entrecoupé succinctement par des voix de femmes françaises et allemandes (les voix de la tentation!). S’ensuit alors une orgie en studio. Oui-oui. Une vraie partouze gémissante, avec cris de jouissances passés dans le malaxeur de Vorhaus qui, tel un François Pérusse des ténèbres, joue sur les sons pour rendre le tout assez malsain… Retour alors à notre mélodie initiale qui cette fois sonne plus étrange que tantôt (le maestro joue avec nos cerveaux). Et on revient alors à l’orgie qui se voit maintenant greffée d’un aspect Bondage-SM pétrifiant (avec sons de vent occulte et solo de batterie en prime). C’est fou qu’un tel passage ait pu passer sans être censuré à l’époque ! Le morceau se termine sur un ronflement, comme si tout jusqu’à présent n’a été qu’un rêve opiacé…

S’ensuit alors le très siphonné « Here Comes the fleas », première pièce que j’ai entendu du projet et qui saura séduire les fans de Mr. Bungle par son aspect hyper diversifié et folichon. C’est certes un morceau plus léger et rigolo mais ça parle quand même d’un mec qui n’a absolument rien lavé chez lui (y compris son propre corps) depuis six semaines… « Firebird » est la perle ouvertement pop de l’album. Sorte de délire lysergique à la sauce Beach Boys qui reste solidement scotché dans la matière grise pendant des heures (avec son espèce de chant de sirène en arrière fond).

Delia Derbyshire

Retour aux ténèbres avec le dernier titre du premier côté du disque, l’intrigante « Your Hidden Dreams »… Les vocaux de Delia (je pense que c’est elle qui chante, mais je ne suis pas certain) sont aussi magnifiques que mystérieux, et rappellent par moments ceux de Björk, notre Islandaise préférée. Les paroles semblent jouer sur l’aspect diabolique et tentateur de la femme, un thème récurrent sur l’album (c’est elle qui a bouffé la pomme après tout !) :

Why do you let it hold you?
Life must be lived in full view
In every sin there must be pride
Your hidden dreams can’t be denied
Take me, and you’ll begin to understand.

Ces vocaux sont murmurés comme un secret terrible… La musique qui accompagne ce récit est parfois tranquille (mais on parle d’une tranquilité pleine de menaces obscures) et parfois s’emballe pour devenir inquiétante à souhait (cette batterie pleine de reverb qui joue les marteaux piqueurs, ce piano étrange, ces cordes angoissées…). Tout ici nous prépare magnifiquement pour ce qui va s’ensuivre sur l’autre côté : l’enfer.

« The Visitation » surprend à la première écoute… Du indus/dark-ambient en 1968-69 ? Le tout commence comme ça, en tout cas. Une montée horrible et bruyante qui s’achève sur un long cri perçant. Et le mantra se fait alors entendre, plus lugubre que jamais : « Young girl with roses in her eeeeeyes ». On s’imagine bien le Donovan de la pochette de « A Gift From a Flower to a Garden » susurrer ces paroles dans un champ de maïs en plein milieu de la nuit (brrrrr….). Les paroles et les sons semblent relater la fin tragique d’un couple à travers un accident de moto assez sanglant où le jeune homme est tué… Mais attention, l’aspect fantomatique, c’est que l’histoire est narrée par le conducteur qui revient d’entre les morts pour « visiter » sa douce encore en vie. Tout cela est accompagné par des bruits de motos spectraux, des pleurs de jeunes filles, le sons des cloches et des montées proto-industrielles… Ce morceau est un putain de chef d’oeuvre hallucinant et totalement en avance sur son temps tout en étant pourtant étrangement emblématique de son époque.

Trouvez pas qu’il fait peur vous ?

On finit le tout avec une belle petite messe noire dont le thème initial me fait penser, je ne sais pourquoi, à une version vocale du thème du stage de Bowser dans Super Mario 3. Sur cette longue piste improvisée, White Noise recrute l’excellent percussionniste de free jazz Paul Lytton (Evan Parker, Area, London Musician Collective) qui fait de la magie à travers une mer de sons caverneux. Rapidement, d’autres biscorneries électriques, hurlées, réverbérées, se joignent au délire méphistophélique. C’est vachement malsain ce qui se passe ici. La litanie tribale dédiée au mal ne se termine pas dans la joie et l’allégresse, je peux vous le confirmer…

An Electric Storm est un grand disque insolite et aventureux. On regrettera que les essais suivants de Vorhaus sous le même nom tombe dans une New Age un brin moins intéressante (malgré un très chouette second volume)… Mais avec ce premier opus discographique, le bonhomme s’assure une place au panthéon des musiques sombres et expérimentales, dont l’influence se fait aujourd’hui encore sentir sur une tonne de trucs. Un grand, TRÈS grand disque. Peace out !


Si vous avez aimé ce disque, Salade d’endives vous recommande aussi :

BRUCE HAACK – The Electric Lucifer
SILVER APPLES – Silver Apples
THE UNITED STATES OF AMERICA – The United States of America
FIFTY FOOT HOSE – Cauldron

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s