Philippe B – Variations fantômes

Année de parution : 2011
Pays d’origine : Canada (Québec)
Édition : CD, Bonsound – 2011
Style : Folk de chambre, Classique, Pop

La rupture amoureuse est un des sujets les plus sur-utilisé en musique mais rares sont les artistes qui y dédient un album complet. La référence évidente est Beck Hansen et son « Sea Change » désenchanté mais on peut aussi penser à « Disintegration » des Cure (avec son « Pictures of You » déchirant) ou encore au « Blood on the Tracks » de Bob Dylan, qui relate en grande partie son divorce.

Avec ses « Variations fantômes », Philippe B inscrit son nom dans cette liste illustre et nous pond un petit chef d’oeuvre émotif qui nous fait vivre toutes les étapes du deuil amoureux : l’impression de rêve éveillé quand la nouvelle arrive, la douleur du choc, la dépression, la solitude, le repli sur soi, l’analyse anthropologique de la relation dans tous ses détails (qu’ils soient extatiques ou douloureux), le sentiment de manque, les souvenirs qui nous envahissent puis la tristesse résignée à l’idée de cet être aimé dont le parcours a pris un autre chemin de traverse… Tout cela, notre auteur-compositeur réussit à l’illustrer de manière poignante, avec autant de simplicité que de grandiloquence, à travers les pièces magiques de ce beau disque.

De plus, en plus de s’adonner à la confection d’une oeuvre cathartique jusqu’au bout des ongles, monsieur B voulait expérimenter avec cet album. Grand amateur de musique classique, il a lu que le célèbre compositeur allemand Robert Schumann disait, à la fin de sa vie, qu’il se sentait habité par les fantômes d’anciens compositeurs disparus qui le guidaient à travers l’écriture de sa propre musique. Trouvant l’idée bigrement intéressante, il a décidé d’injecter une dose (aussi discrète que délicieuse) de classique dans sa musique. Ainsi, les chansons de Philippe se retrouvent hantées par les spectres de Ravel, Tchaïkovski, Strauss, Vivaldi… Des passages magnifiques tirés d’œuvres de ces géants viennent se greffer au pop-folk mélancolique et dépouillé de notre homme. Mais il ne s’agit pas ici à proprement parler de « fusion » entre les 2 genres… Les moments orchestraux viennent plutôt sublimer les pièces du Québécois, les tapissant de couleurs irréelles et surréelles.

Il suffit d’entendre la gracieuse pièce d’ouverture, « Hypnagogie », pour s’apercevoir avec délectation que la démarche de monsieur B est un franc succès. Le tout s’ouvre avec simplicité sur cette guitare automnale et cette voix qui déclame un texte qui te va droit à l’âme puis… la magie opère… On est enseveli sous une mer de cuivres et de cordes majestueuses. Et ensuite, c’est le retour au minimalisme du duo voix/guitare qui te ronge les tripes. Moment incroyable que la première écoute de cette pièce pour votre humble chroniqueur. La suite n’est pas en reste, avec cet été triste comme les pierres, ou Rimbaud vie sa saison en enfer à Montréal. « La ballerine » est un amalgame savoureux du cygne noir (d’un compositeur Russe bien torturé comme il faut) et des meilleurs opus de Richard Desjardins.


« Petite Leçon de Ténèbres », c’est les tourments de la Renaissance réinterprétés au quotidien d’un homme contemporain qui s’emmure dans son appartement et s’apprête à laisser une autre nuit sans lune le recouvrir complètement, corps et âme. « Mort et transfiguration (d’un chanteur semi-populaire) » est désarmant de beauté et de naïveté. Philippe laisse son égo tomber au sol et se fout d’avoir l’air ridicule… Il pense à son ex-copine qui écoute sa chanson à la radio et qui danse dans sa chambre. Délicieuse tendance qu’à le cerveau de créer des scènes fantasques pour transcender la douleur du présent. Moment horriblement attendrissant que ce « Nocturne #632 » qui rappelle un peu ce qu’à fait l’excellent Jon Brion pour la trame sonore de « Eternal Sunshine of the Spotless Mind » (reflet cinématographique de cet album, s’il en est).

Après un bref interlude musical tout en douceur et en splendeur (« Le tombeau de Nick Drake »), « Reprise » nous offre un peu de fraîcheur pop kitschouille sympathique. « Ma photographe » est le retour au minimalisme avec cette guitare rappelant le génial sieur Drake ci-haut cité (un mec qui pourrait arracher des larmes à Genghis Khan). « Chanson pathétique » est un des points d’ancrage du disque et aussi la pièce la plus orchestrée d’un bout à l’autre. Sorte de messe des morts dédiée à la fin de la relation, ce morceau juxtapose milles orfèvreries sonores miraculées sur un texte aussi ambiguë que beau.

« California Girl » ouvre la tétralogie de la conclusion, là où le protagoniste a passé outre la pire période, mais se voit confronté à des remembrances du passé glorieux et a encore ses moments de faiblesses. « Croix de chemin » n’est que piano élégiaque et références christiques obtuses. Et c’est fichtrement ravissant, avec cet harmonica qui se retrouve accompagné par des ondes Martenot (où est-ce de la scie ?). Je vois « Marie » comme la fin d’un long parcours de tribulations. Le texte, qui révèle les mystères insondables qu’évoque toujours l’autre malgré des années de vie commune, est particulièrement réussi. L’album se termine avec « L’amour est un fantôme » qui est la synthèse apaisée de tout ce que vous avez entendu jusqu’à présent.

Je vous en conjure, chers amis. Laissez-vous envahir par ce disque fantomatique. Vous en ressortirez ému et grandi. Vraiment un des meilleurs artistes québécois actuels.


Si vous avez aimé ce disque, Salade d’endives vous recommande aussi :

BECK – Sea Change
RICHARD DESJARDINS – Les Derniers Humains
JON BRION – Eternal Sunshine of the Spotless Mind (BO)
TCHAIKOVSKY – Symphony No. 6 “Pathétique”

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