William Basinski – The Disintegration Loops

Année de parution : 2002-2003
Pays d’origine : États-Unis
Édition : 5CDs + 1 DVD, Temporary Residence – 2013
Style : Tape Music, Ambient, Drone, Minimalisme

Le 11 septembre 2001, je suis dans une classe d’école secondaire, contemplant déjà le vide existentiel de ma vie future… et tentant tant bien que mal de m’intéresser au cours en question (ça n’a pas vraiment fonctionné – je ne me rappelle plus du tout c’était quoi). Soudain, un prof d’une autre classe entre dans la nôtre sans s’annoncer et dit d’une voix grave : « Il faut que vous voyez ça… ». Il pousse un chariot avec une télé dans le local, branche le tout et là, tous en choeur, jeunes de 16-17 ans et professeurs, on voit la première tour qui s’effondre… Réactions diverses : consternation, peur, incrédulité, plaisanteries, je-m’en-foutisme… La classe s’est transformée en chambre des communes. Plein de jeunes crétins dépolitisés (et je n’étais guère mieux) qui sortent des théories sur qui, quoi, comment, pourquoi et surtout sur ce qui viendra ensuite (3ème Guerre Mondiale, anarchie/chaos aux États-Unis, attaque du Canada… tout nous semble alors possible !). Le midi, je vais diner chez moi avec un ami et nous regardons encore et encore les images les plus célèbres de ce jeune 21ème siècle, jusqu’à ce qu’elles deviennent une sorte de mantra visuel ensorcelant dans nos cerveaux saturés… Tout cela est maintenant banal et a été vécu à peu près de la même façon par à peu près tout le monde. Mais ce que je me souviens surtout, c’est cette atmosphère quasi-surréaliste… De cet étrange sentiment d’irréalité qui se dégageait de cette funeste journée.

Le 11 septembre 2001, William Basinski est chez lui, dans son appartement à New York. Dans un placard, il vient tout juste de retrouver des vieilles cassettes audio sur lesquelles il a enregistré des boucles minimalistes 20 ans auparavant. Ayant comme but de sauvegarder son oeuvre de jeunesse, il tente de les transférer au format numérique mais les bandes commencent à se détériorer pendant le processus. Le temps a fait son travail. La musique se dissout, expire en craquements célestes, se retrouve entrecoupée de néants silencieux… Alors qu’il assiste au décès de sa création, Basinski regarde par la fenêtre et voit la fumée et le feu. Il voit sa ville se dissoudre. Montant sur le toit de son bloc appartement, il rejoint ses voisins. Ensemble, ils écoutent le transfert des bandes mortes en regardant les tours s’effondrer (et filmant aussi le tout en un seul plan séquence)… Life imitates art… La musique devient alors une métaphore de la dissolution de tout ce qui a existé, de tout ce qui existe et de tout ce qui va exister… cette dissolution aussi universelle qu’impitoyable… Rien n’est éternel. Tout s’effondre – Tout meurt – Tout finit par se dissoudre. Même la musique la plus belle. Même les villes les plus grandioses. Même la nature la plus riche. William Basinski exprime cette fin à sa manière – en la forme de ses « Disintegration Loops ».

La musique qu’on retrouve sur ces quatre disques (+ un « live ») est extrêmement minimaliste et n’est probablement pas pour tout le monde. Chaque pièce, oscillant entre 11 et 63 minutes, n’est constituée que d’une seule boucle musicale chacune. C’est une musique qui demande beaucoup de patience, qui commence par t’attirer tranquillement et qui finit par t’obséder et te recouvrir tout entier… Comme le bruit des vagues sur le sable, le mugissement cosmique du vent ou le son d’une télévision ouverte dans une autre pièce distante et ne captant que de la neige. Le plus fascinant dans cette oeuvre unique, c’est que c’est la dégradation elle-même qui finit par composer la musique. C’est elle qui ponctue ces boucles hypnotiques de craquements irréguliers et qui les teinte de mille et unes couleurs délavées. C’est aussi elle qui joue subtilement sur le volume du son, sur la vitesse de la bande… La désagrégation se fait artiste et embellit l’oeuvre de l’homme.

Les boucles désintégrées, c’est aussi une musique profondément triste et belle, tout en échos distants et larmoyants, puisant ses sources dans les spectres analogiques de claviers vieillots (le vinyle « Oxygène » de Jean-Michel Jarre passé 100 fois au lave-vaisselle) et des résidus épars de field recordings enterrés dans la mer de sons… C’est un amalgame de Cage, Eno, Budd, Jeck, Gas et Richard Wagner (pour le côté épique), le tout réinventé sous la forme d’une litanie funèbre – une musique qui n’est déjà plus de ce monde et qui disparaît peu à peu… S’en dégage une étrange ambiance solennelle. On dirait, par moments, qu’on y entend même une résignation douce….

Sans crainte, on avance dans une brume indicible, de plus en plus épaisse… sans savoir où on va – oubliant même d’où on vient et qui on est… vers notre propre inexistence…


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