Henryk Mikołaj Górecki – String Quartet No. 3 « …songs are sung »

Interprètes : Kronos Quartet
Écriture de l’oeuvre : 1994-1995
Édition : CD, Nonesuch – 2007
Style : Musique classique contemporaine, musique de chambre

Les compositions du polonais Henryk Mikolaj Górecki sont presque toujours teintées d’une noirceur quasi totale et d’un profond désespoir. Ce troisième quatuor à cordes, composé en 1994-95, n’échappe pas à la règle. Auparavant, je n’avais entendu que les Symphonies 2 et 3 du monsieur, oeuvres que j’avais trouvé absolument magistrales et qui m’avaient carrément jeté sur le cul. Ce fut donc la première fois que j’entendais une de ses créations pour un ensemble réduit ; dans le présent cas un quatuor composé de deux violons, d’un alto et d’un violoncelle (ce délectable instrument). Dès la première écoute un tantinet éprouvante, j’ai compris que l’instrumentation dépouillée du quatuor convenait parfaitement à l’univers sonore morbide du maître polonais. Le Kronos Quartet (à qui l’oeuvre a été confiée par son géniteur même) rend merveilleusement bien cet univers si particulier et ce, avec toute la grâce, l’émotivité, la sagesse et la technicité qui leur est propre. Cette musique est magnifiquement triste, ténébreuse à souhait (bien qu’entre-coupée de faibles rayons lumineux à divers moments), mystérieuse, vigoureuse, énigmatique et minimaliste.

Songs are sung… pourquoi ce titre ? L’ami Górecki s’est inspiré du poème suivant de Velimir Khlebnikov (1885-1922) :

Quand les chevaux meurent ils soufflent, 
Quand les herbes meurent elles sèchent, 
Quand les soleils meurent ils s’éteignent, 
Quand les gens meurent ils chantent des chansons.

C’est vrai que nous, vivants, avons cette tradition de rendre hommage aux défunts par le chant et la musique en général… La musique a probablement toujours été utilisée comme mode d’expiation d’une douleur profonde et tragique. Et même si l’oeuvre de Górecki fait la part belle au funeste (avec cette lenteur/lourdeur neurasthénique si caractéristique au Polonais), elle nous entraîne aussi dans un état de contemplation nous permettant parfois d’aller au delà de la violence même du sentiment de perte… Pleurer en écoutant du Górecki est une cure en soi ; une manière d’outrepasser le vide infini de la mort.

L’oeuvre dont il est ici question débute sur un Adagio particulièrement poignant. Les fans de la 3ème symphonie du sieur ne seront pas déçu. On retrouve ce même alanguissement, cette déchirure de l’âme à vif… les cordes pleureuses chez Henryk, toujours les cordes. Henryk les adorait d’un amour sincère. Elles étaient ses alliés ; la matière première pour façonner ses toiles funèbres. Alors que dans la symphonie des chansons attristées, elles étaient oppressantes et libératrices, ici dans cet Adagio, elles sont plutôt incertaines, hésitantes, dissonantes, apeurées… Ciel gris qui peut tourner à l’orage à tout moment. La musique qui monte, monte, monte… tentant  sans succès de percer les cumulonimbus mortuaires à la recherche d’un ailleurs plus enviable… mais qui, chaque fois, s’écrase au sol, s’effondre sur elle même avec dépit.

Le Largo qui s’ensuit est plus résigné, tout calme et engourdi qu’il est. On ne fuit plus la faucheuse. On la fixe directement dans les yeux, alors qu’une fine pluie de Novembre sublime la scène. Que c’est beau. Arrivée d’un tempo beaucoup plus rapide avec ce court Allegro qui nous emplit l’esprit d’images farfelus : une fête de la Toussaint dans un petit village médiéval, les habitants qui dansent dans un cimetière faiblement éclairé par la lune qui se lève, les pleurs croisés aux cris d’excitation, l’euphorie enchevêtrée au pathétique.

Retour à la mélancolie pure avec ce Deciso qui a des relents de valse existentielle. Chorégraphie surréaliste des âmes en transition. Ces dissonances presque laides (et pourtant essentielles) viennent ornementer une composition fascinante de retenu (et pourtant expressive… la magie qu’à cette musique à dire des choses terribles tout doucement, en chuchotant presque). On termine l’excursion entre les ombres avec ce Largo juste pétrifiant (dans le bon sens du terme). C’est le dernier adieu. Il n’y aura pas de rappel.

Bon voyage, monsieur Górecki.


Si vous avez aimé ce disque, Salade d’endives vous conseille également :

DMITRI SHOSTAKOVICH – String Quartet No. 8 in C minor, Op. 110
ALFRED SCHNITTKE –
String Quartet No. 2

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s