Shiina Ringo – 加爾基 精液 栗ノ花 (Kalk Samen Kuri no Hana)

Année de parution : 2003
Pays d’origine : Japon
Édition : CD, Virgin Japan – 2003
Styles : J-Pop, Rock Alternatif, Prog, Art-Pop, Electro, Folk, Jazz, Glitch-Pop, Gagaku, Bossa Nova, OVNI

Le meilleur album pop de tous les temps est paru en 2003, au Japon (pouvait-il en être autrement ?), pays musicalement fêlé, contrée de tous les excès sonores, visuels, culturels, pornographiques, gustatifs, olfactifs… Son auteure ? Ringo Shiina. Une demoiselle d’à peine 25 ans, véritable ouragan musical sur 2 pattes, artiste totale qui compose/produit ses disques et qui maîtrise une multitude d’instruments, chanteuse « à la pomme » (le pseudo « Ringo », qui signifie « pomme » en japonais vient du fait qu’elle rougissait de gêne face à son public à ses débuts… mais faisant aussi référence à son Beatle préféré, ce cher mr. Starr si souvent mésestimé !) qui puise ses influences autant chez Édith Piaf que chez Nirvana, figure de proue du renouveau pop nippon survenu à la fin des années 90.

La jeune ado irrévérencieuse avait étonné en l’an 2000 avec son 2ème opus discographique, « Shōso Strip », déjà résolument à part dans la scène J-Pop du moment et proposant des morceaux tous plus éclectiques les uns que les autres ; d’authentiques tornades pop multicolores aux milles et une saveurs acidulées, avec toutes leurs guitares rugissantes et leurs cordes orchestrales délirantes lâchées sur nos tympans ravis, oscillant entre Grunge, Jazz, Trip-Hop et musique classique. Cet album, oeuvre de jeunesse vertigineuse à souhait, était déjà un monument en soi. Pour faire une comparaison un tantinet plus occidentale, c’était un peu son « OK Computer » à elle. Mais quand « Karuki Zamen Kuri no Hana » (la chaux, le sperme et la fleur de châtaignier… quel titre !) débarque dans les bacs trois ans plus tard, la Shiina n’est plus du tout la même personne. Dans le laps de temps séparant les deux albums, elle s’est marié, a donné naissance à son fils, a divorcé… L’ingénue fillette est devenue femme. Il y a de l’expansion aussi du côté de ses influences… Elle qui s’enivrait uniquement des musiques de l’ouest s’est réconciliée avec son pays natal et apporte une ribambelle d’instruments japonais traditionnels dans le nouveau paysage sonore aveuglant qu’elle va peindre ici (et ce, sans perdre néanmoins sa faramineuse Gibson colorée). Cela a beau être cliché de dire cela en parlant de musique mais ce troisième album est l’album de la maturité artistique pour Shiina. Et pour ramener Radiohead dans l’équation métaphorique, c’est un « Kid A » qu’elle nous pond là ; un gros pied-de-nez fou fou fou à un public médusé (elle en vendra d’ailleurs trois fois moins).

Shiina Ringo va construire ici ce qui s’est fait de plus incroyable (à mon sens) en matière de pop-muzik. Elle a réussit à parfaire la musique populaire au sens large, dépassant des artistes tels que Mr. Bungle, Björk, Frank Zappa, les sus-cités Radiohead et même les Beatles (sacrilège, quand tu nous tiens) dans leur démarche de perfectionnement d’une musique qui se veut universelle, accrocheuse, accessible mais aussi (et surtout) aventureuse, recherchée, expérimentale, foisonnante d’idées nouvelles… Cet album est une lettre d’amour en haute définition (+ feux d’artifices psychotroniques à l’appui) au 4ème art et à son histoire, de la musique japonaise ancienne (Gagaku), aux chansons folk d’Okinawa, en passant par la fugue baroque, la décadence sirupeuse des compositeurs romantiques, l’impétuosité stravinski-enne, le Swing des années 30-40, le Rock n’Roll et toutes ces choses post-modernes qui s’en sont ensuivi, de la musique électronique, au psychédélisme britannique des sweet sixties, à la luxuriance du prog-rock, aux riffs de guitares acerbes dignes d’un Slayer époque « Reign in Blood » et j’en passe. C’est vous dire la GRANDEUR architecturale d’un tel disque mesdames-messieurs.

Pour commencer quelque part, il y a cette pochette toute éthérée, minimaliste, élégante, dépouillée. Mamzelle Shiina vous invite à prendre le thé dans une galaxie brillant de milles firmaments étoilés qui ne cesseront de vous éblouir… On met le CD dans le mange-disque. Premier stop sur une planète appelée « Shuukyou » (Religion) où l’on goûte à cet éther dantesque qu’on avait à peine cru imaginable. On flotte en apesanteur dans une mer de beauté brute et électrique. Voix multipliées de la déesse incandescente ; le spectre de George Martin plane au dessus du déluge sonore, dessinant d’une main divine des orchestres extra-terrestres par-ci par là. C’est la trame sonore de tous les films Disney réunis, avec l’apport non négligeable d’un groupe de rock qui joue chaque note avec tellement de force que le sang coule à flots de leurs mains sollicitées jusqu’à plus soif. Des passages Trip-Hop / Drum n’ Bass liquoreux viennent saupoudrer le tout de mystères opaques… Un mantra vocal démontrant la portée vocale fulgurante de notre prêtresse vient introduire la prochaine orfèvrerie tourmentée, la bien nommée « Doppelgenger », là où Shiina se démultiplie vocalement, musicalement, célestement ; se disloque littéralement pour nos oreilles abasourdies. Boîtes à musiques, flûtes, boîtes à rythme, clavecin et cordes-à-danser-vocales en cristal liquide. Il y a à peu près 8 morceaux musicaux qui s’affrontent ici dans un combat-à-mort qui se referme comme il s’est ouvert, comme une énigme bruitative. Merveilleux. « Meisai », c’est Shiina saoule morte et pourtant endiablée dans un bar-à-saké peu recommandé de la préfecture de Shibuya à 4 heures du mat. Elle y va d’un genre de Swing-Rockabilly-Surf complètement déluré et sexy à souhait. Les muzikos qui l’accompagnent sont des Jazz-Punk qui renversent toutes les tables pour faire de la place pour le basson colérique et les violons désaccordés.

S’ensuit une ballade au piano style « Charlie Brown » qui n’aurait pu qu’être finesse pure. Mais bon, pas chez Shiina Ringo bien évidemment car le tout est trituré par des espèces de fréquences radio-policières grésillantes et une guitare électrique distortionnée à souhait qui rappelle ce qu’à fait Michio Kurihara avec les mecs/fille de Boris sur leur superbe album collabo. Un bulletin de nouvelles prend alors toute la place pour un moment… Et on est transporté dans le salon de la dame. Elle passe l’aspirateur, la bougre. On est convié au quotidien d’une jeune mère célibataire qui fait ses tâches ménagères alors qu’une infopub sur le LSD vient de partir sur sa téloche, avec une trame sonore de Carl Stalling et Bugs Bunny qui s’amuse sur un clavecin branché sur le 120V. On retrouve notre ami George Martin version fantôme qui s’amuse à faire du Cardiacs juste pour rigoler. Le tout se termine de manière abrupte pour laisser toute la place à « Kuki » (Stem), le seul single de l’album. Et ce n’est franchement pas du matériau à top 20 auquel on a droit. Étrange morceau de pop-prog avec ses cordes oppressantes, son piano impressionniste et la voix puissante de l’alchimiste divine qui navigue en eaux troubles. Cette chanson est complètement à part dans un album symétrique de 44 minutes 44 secondes en ce sens qu’elle est la seule à ne pas répondre à une autre de la seconde partie qui va bientôt débuter (une autre lubie obsessionnelle de la princesse sur lequel je n’élaborerais pas plus).

« Torikoshikurou » (Worrying Unnecessarily) est une orgie rocambolesque d’instruments japonais en perdition, de maboulismes en cantiques-vocaux en gelé, de lourdeur rock assourdissante-momentanée, de jazz débile et de « ooooh » et de « aaaaah » dignes des films de J-Horror les plus folichons (à voir absolument d’ailleurs : « House » ou « Hausu » du réalisateur complètement cintré Nobuhiko Ôbayashi). « Okonomide » (As You Wish) est un retour au jazz-bar de Shibuya, en formule plus apaisée cette fois. Mais il y a cette noirceur enfouie au cœur de la pièce qui monte monte monte en intensité petit à petit… avant de devenir un ogre en didgeridoo (les plus terribles selon les frère Grimm). Flûtes et insectes lovecraftiens à tentacules introduisent le morceau suivant, une sorte de jazz-rock qui rappelle autant le Brésil que Yuggoth. La guitare surf, la basse véloce et la batterie surdimensionnée viennent corrompre majestueusement la pièce la plus courte du disque (j’en aurais pris 20 minutes de plus). Ensuite, place à la valse des ectoplasmes (« Poltergeist »). On est transbordé dans le Phantom Train de Final Fantasy 6 version Edith Piaf sur les amphétamines. C’est beau, c’est beau, c’est tellement beeeauuuu !!!! Et ça reste pourtant complètement fou. C’est la Danse Macabre de Saint-Saëns mais avec des arc-en-ciels fumigènes et le Pont-Neuf à Noël en prime. Et comme cette merveille a malheureusement une fin, pourquoi ne pas terminer avec le morceau le plus ultime qui soit et le meilleur truc jamais pondu par Shiina Ringo selon votre humble chroniqueur ? « Souretsu » (ou « Funeral ») est une procession funéraire moyen-orienteuse qui rappelle le « Desert Search for Techno Allah » de monsieur Bungle mais sans le côté ridicule. Cela nous parle d’avortement. Ce titre est DENSE, incroyablement D-E-N-S-E. Étonnement, cela va encore plus loin que tout ce qui a précédé. La gravité est palpable. L’orgue se joint à cette cérémonie épique qui va autant chercher son heure chez les Égyptiens que chez les Aborigènes d’Australie (didgeridoo rulz)…. Le tout se termine dans un chaos sonore pétrifiant, un maelstrom noise effréné… un truc pas possible et probablement illégal sur un album pop. Et ça s’arrête subitement, sans crier gare. Magie d’une musique qui a réussit à nous confondre du début à la fin.

Bref… pour tous ceux qui en doutent encore (malgré mes propos pour le moins dithyrambiques), tout fan de musique au sens large se DOIT d’écouter ce disque dans sa vie. Et pas d’excuses de type « mais moâââââ, je comprend pas le japonais ». Il existe des tonnes de page avec des traductions de ce chef d’oeuvre intemporel sur les internet. Je doute franchement pouvoir aimer autant un disque pop que ce « Karuki Zamen Kuri no Hana ». Bien que Janelle Monae…


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