Les nuits à la Sisters : « Some Girls Wander by Mistake» (The Sisters of Mercy)

Année de parution : 1992
Pays d’origine : Royaume-Uni
Édition : CD, Elektra – 1992
Style : Gothic-Rock, Post-Punk

Ça n’arrivera jamais, mais si j’avais à me faire tatouer un groupe de musique sur le bras, le front ou le chest, je pense que j’irais avec le logo des Sisters of Mercy. Primo, le logo est franchement cool. Secundo, ce groupe fait partie de mon ADN de mélomane depuis l’adolescence. Leur musique m’a fait rêver, fantasmer, perdre la tête, a étiré mes nuits embrumées jusqu’à devenir ce qu’Andrew Eldritch (leader des Sisters) appelle un « body electric ».

« Too much contact, no more feeling »
(« Body Electric », 1982)

Les Sisters m’ont montré la lumière salutaire dont j’avais besoin vers 14-15 ans. Et cette lumière ne ressemblait pas à celle qui émanait des yeux du Saint Frère André quand il guérissait les malades et les infirmes au sommet du mont Royal. Je vous parle d’une lumière venimeuse, tranchante comme un laser, qui entre dans votre cerveau pour en modifier vos perceptions, vos goûts, vos pulsions. Grâce à eux, j’ai découvert le Velvet, les Stooges, Leonard Cohen, Lou Reed, Père Ubu, Suicide, Motorhead, etc. Un univers parallèle s’ouvrait entre mes deux oreilles et j’en suis vite devenu accro. J’avais trouvé ce qui me faisait réellement tripper. Comme le disait Bruno Tanguay, disquaire émérite de Montréal, tous ces groupes ou artistes qui sont « l’Archie-Méga Antithèse » de la musique mainstream et « toutes ces genres de choses ». Dans mon cas, cette rupture s’est effectuée au travers une poignée de 12’’, une compilation et trois albums produit par le groupe qui porte le nom de la célèbre pièce de Leonard Cohen, The Sisters of Mercy.

« When I left they were sleeping, I hope you run into them soon.
Don’t turn on the lights, you can read their address by the moon.
And you won’t make me jealous if I hear that they sweetened your night:
We weren’t lovers like that and besides it would still be all right. »
(Leonard Cohen, « The Sisters of Mercy », 1967) 

Comme la chanson de Cohen, le groupe d’Eldritch cultive les ambiguïtés et les contradictions à plusieurs niveaux, ce qui a toujours exercé une fascination sur le regard que je porte sur le groupe: underground /pop, ironie / austérité, déchéance / pureté, poésie / rock, avant-garde / clichés, rythmique métronomique / guitare chaotique, etc. Je pense que, outre leur musique, c’est cette profonde ambiguïté qui fait en sorte que l’on écoute encore les Sisters même si ça fait déjà 25 ans qu’ils n’ont rien produit de nouveau.

Il y a beaucoup d’incompréhension au sujet des Sœurs de la Miséricorde. Le groupe a très vite été étiqueté comme étant le représentant de la scène « goth », peut-être à cause des journalistes de l’époque qui avaient tendances à catégoriser les nouvelles modes et tendances musicales. À vrai dire, ça n’a pas vraiment changé. Il est vrai que leur musique est pas mal dark. Vrai que les membres s’habillaient en noir de la tête aux pieds. Mais avec les Sisters, il n’a jamais été question de vampires ou de zombies. Je dirais plutôt que les paroles d’Andrew Eldritch s’apparentent plutôt à la tradition poésie-rock telle que développée par Leonard Cohen, Lou Reed ou Bob Dylan. Une poésie urbaine, d’amours impossibles, de transcendance, de nuits folles. Des images fortes, subtiles, pour décrire le côté sombre de la psyché humaine.

Pour vous donner un exemple, voici comment Eldritch décrit une nuit où le (ou les) protagoniste carbure aux amphétamines (sa drogue de choix). On devine qu’il ne dort pas beaucoup depuis un moment, atteignant un quasi-état de psychose. Son corps commence à refroidir dangereusement, la respiration est de plus en plus difficile, les pupilles aussi grosses que des têtes d’épingle. Le choix des mots d’Eldritch, leurs sonorités, la façon dont les images se superposent, tout est là pour nous faire ressentir une fin de trip qui bascule vers le grand nulle part, probablement par une virée, menottes au poings, avec des policiers dans les rues de Londres qui s’estompent dans les yeux du drogué, juste avant le lever du jour. Une toune très vicieuse, presque zen, taillée à la perfection comme un cristal de méthédrine :

« One more night spent on your mirror
Black maria, in your eyes
This stuff so strange and lonely
England fades away
In your eyes

two o’clock in the morning
Ninety-four degrees

through the stillness through the heat
The cars go by on Fifth and
Breathing slow
Get up off the floor and angel
Put your clothes on
It’s time for us to go

let’s take a ride »

(« Afterhours », 1984)

Andrew Eldritch

J’aime pas mal tout ce qu’ont fait les Sisters, mais pour moi leur meilleure période demeure les EP’s sortis entre 82 et 83, avec le line-up composé d’Andrew Eldritch, Ben Gunn, Gary Marx, Craig Adams et l’imperturbable Dr. Avalanche. J’aime bien les trois albums qui vont suivre (surtout First & Last & Always), mais pour moi cette période représente le sommet du groupe. Un son presque hard rock avec une twist « altern », des riffs de guitares dignes du meilleur de Keith Richards (allez écouter « Adrenochrome » pour voir), une réverbération métallique, une basse profonde, le chant énergique et énigmatique d’Andrew, une rythmique précise comme une horloge suisse, le tout baignant dans une mer d’échos. Une musique parfaite pour danser ou s’éclater de toutes les façons illicites possibles et imaginables. Une démarche franchement originale. Un son qui a maintes fois été copié, surtout par les groupes de la scène “goth” des années 90. Jamais égalé, de près ou de loin.

« She needs you like she needs her pills
To tell her that the world’s okay
To promise her a definition
Tell her where the rain will fall »
(« Alice », 1982)

C’était l’été de mes 15 ans et la découverte de nouvelles musiques remplissaient ma tête et mon esprit d’un nouveau langage qui m’obsédait jour et nuit : punk, altern, psych, goth, indus, krautrock. C’est en achetant la compilation « Some Girls Wander by Mistake » en cassette, à l’ancien local du Pick Up sur Saint-Denis, que je suis tombé amoureux des Sisters. Cette compil regroupe les premiers singles et EP’s du groupe, de 1980 à 1983. À la première écoute d’ « Alice », j’étais fan, j’avais un nouveau groupe préféré. J’avais lu un article sur le groupe dans un Rock & Folk et ça m’avait donné le goût d’en écouter. J’ai toujours apprécié l’approche des Français pour décrire la musique : toujours bourrée de digressions, d’anecdotes juteuses sur les artistes en question et de métaphores incompréhensibles. Je n’étais pas certain de comprendre l’article, mais ça m’avait intrigué et c’était ça l’important. 

J’avais passé mes quelques semaines de congés à flyer avec mes amis et à claquer le peu d’argent de poche que j’avais dans les boutiques du Plateau à la recherche de cassettes et de vinyles (les cds étaient trop chers pour mon budget). Le Pick Up était mon endroit favori, il y avait une sélection folle et on pouvait y louer des films psychotroniques des années 50 et 60, rescapés de l’oubli par les passionnés de Something Weird Videos. Entre les tapes de Crass et de Sisters, j’écoutais des films débiles comme « The Weird World of LSD », « Acid Eaters » ou «  LSD Psychedelic Freak-Out vol. 1 ». À la fin août, j’étais en mille morceaux, amaigri  et lunatique, incapable de me faire à l’idée que j’allais devoir endurer les pénibles cours de morales ou de sciences qui s’en venaient. Je me souviens avoir vu un médecin vietnamien sur le Chemin de Chambly, en face de la Place Jacques Cartier, qui m’avait dit après m’avoir examiné : « Trop [de] sexe, trop [de] pot ». Il avait quand même raison sur un des deux points. « Tune In, Turn On, Burn Out… »

À ma grande stupeur, ma motivation pour me pointer à l’école fut très forte. Plus forte que jamais. Et ce n’était pas à cause des cours plates de M. Laganière, loin de là. Dès le premier jour d’école, j’aperçus cette fille incroyable qui fumait une clope à l’entrée, le regard vide et défait. Cheveux noirs, bottes de combat, jeans noirs abîmés à l’extrême, les yeux maquillés à la Siouxsie, des patchs de groupes punks épinglés sur son perfecto noir. Elle semblait porter le désespoir de la génération X sur les épaules, mais le problème c’est que nous n’étions pas de cette génération. Les gens autour de nous écoutaient Green Day, Blur, Bush X, Backstreet Boys, No Doubt, etc. L’année 1995-1996 était marquée par l’énergie de la britpop ainsi que les dernières secousses du grunge. La musique no futur et dépressive des années 80 n’était plus au goût du jour, en tout cas pas à mon école. J’étais décalé par rapport aux goûts musicaux de mes amis et lorsque j’ai vu cette fille, j’ai tout de suite saisi qu’on était sur la même longueur d’onde. Il fallait que je lui parle.

Elle n’était pas dans mes cours, ça rendait les rapprochements un peu compliqués. Tout s’est fait de façon hyper smooth par un beau matin de septembre. Je suis arrivé à l’école vêtue de noir, ma nouvelle paire de doc martin’s 14 trous et mon t-shirt des Sisters. Je suis débarqué de l’autobus et elle était là qui en grillait une. Son regard s’est illuminé lorsqu’elle a vu mon chandail. Sur l’heure du lunch, elle est venue s’asseoir à côté de moi. J’appris qu’elle s’appelait Audrey. Elle m’a tout de suite demandé si j’aimais les Sisters, je lui ai dit que j’adorais. Elle m’a dit : « Il faut que ce groupe reste un secret. C’est de la musique pour faire danser les sorcières. Je danse beaucoup là-dessus ». « Okay, tout va bien », me suis-je dit.

On est vite devenu ami. On allait fumer des clopes ensemble aux pauses. On parlait de musique, de drogue, de Misfits, de Trent Reznor. Ce genre de chose. Elle détestait tout ce qui était mainstream. Elle riait à gorge déployée des filles « populaires » de l’école. Elle imitait leurs manies, leurs petites voix aiguës, leurs démarches pincées. Elle se nourrissait uniquement de KitKat. Fumait à la chaîne des Du Maurier king size légère. Je devinais que les nuits de sommeil d’Audrey étaient assez courtes, voire inexistantes.

« But see her face turn to a mask
and passion turn to she don’t care »
(« Anaconda », 1983)

Peu de temps avant l’Halloween, elle m’a invité chez elle. Son père était parti pour le week-end. Elle habitait un condo luxueux dans une ville huppée de la Rive-Sud. Ascenseur, parking privé et tout le kit. En entrant chez elle, j’ai tout de suite deviné qu’elle était pas mal buzzé. Elle m’a fait entré et m’a offert une bière. « J’attends une de mes amie de Sorel. Elle va m’apporter du PCP. » Je n’ai pas posé de questions. Son amie est arrivée un peu plus tard. On aurait dit sa sœur jumelle. Les deux ont dansé sur du Sisters et je me souviens qu’elles ont fait une chorégraphie vachement post-moderne sur « Temple of Love ». L’amie d’Audrey lui a laissé un baggie de poudre avant de partir. « Voilà ce que je te dois ma chérie ». 

« J’ai décidé de me faire un peu d’argent ». Audrey m’a regardé avec un grand sourire et est allé dans sa chambre chercher un flacon de lactose en poudre. Elle n’avait qu’une idée en tête : couper son PCP afin de vendre de la « mess » le plus rapidement possible. C’était une idée fixe. Évidemment, elle en avait sniffé avant de se mettre au boulot.

Audrey n’était pas chimiste. Audrey dormait pendant ses cours de chimie. Audrey n’étudiait pas à Poly ou à l’ETS. Audrey ne suivait pas de recette testée et approuvée par des preachers psychédéliques. Audrey était à ce moment à des années-lumière de la terre, au centre de l’univers. « Ils vont adorer ma potion ».
Lorsque je suis parti, elle préparait encore sa marchandise.

« I see the final floor show I see the western dream
I see the faces glow and I see the bodies steam
(…)
See their painted faces glow
Slow slow quick quick slow
See those pagans go go go go go »
(« Floorshow », 1982)

C’était l’Halloween et il y avait beaucoup d’animations à l’école. La bonne humeur régnait dans les couloirs. Plusieurs étudiants s’étaient déguisés pour l’occasion, les profs avaient décoré la cafétéria avec amour, il y avait même de la musique et les gens dansaient comme dans un mauvais épisode de Degrassi. Moi et Audrey étions dans notre coin, l’air boudeur, tout ce cirque nous laissait de marbre. Catherine, qui avait une cote de popularité aussi élevée que les recettes de Braveheart, est passée à côté de nous. Elle a regardé Audrey avec un air de dégoût. « Toé t’a pas besoin de te déguisé, tu as déjà l’aire d’une…. ».  Audrey ne lui a pas laissé la chance de finir sa phrase, s’est jeté sur elle, l’a frappé solide. J’étais trop surpris pour faire quoi que ce soit. Le surveillant est accouru pour les séparer. Je me souviendrai toujours du visage d’Audrey lorsque le surveillant l’a amené vers son bureau. Un sentiment de satisfaction brillait dans ses yeux rouges.

Les speakers de la cafétéria crachaient « Macarena ». Plus personne ne dansait. J’avais la nausée et un goût d’acier dans la bouche. J’étais trop pétrifié pour même me lever et aller en griller une.

« JE SUIS UN HOMME DES CAVERNES ET VOUS ÊTES TOUS DES LARVES !!! ». C’était Justin qui s’amenait à la cafétéria avec sa gang. Il était déguisé en homme préhistorique, genre Fred Flintstone. Au début, je pensais qu’ils niaisaient, mais j’ai vite compris que quelque chose ne tournait pas rond. Justin a commencé à grogner et s’est mis à quatre pattes comme un animal. Il s’est mis à hurler comme un loup. C’était grotesque. C’était traumatisant. Il n’avait plus rien d’humain ou presque. On aurait dit que des poils d’une répugnance blasphématoires lui poussaient sur le visage, mais ça devait être une hallucination que j’avais, causé par le stress et la faim. Était-il en train de se métamorphoser en loup-garou ou une saloperie du genre ?

Ses amis étaient eux aussi dans un sale état, ça se voyait dans leurs yeux. Ils croyaient fermement qu’ils étaient en pleine période préhistorique.  Les amis de Justin ont commencé à faire n’importe quoi, à pousser et à frapper des gens qui se trouvaient sur leur chemin. Une seconde ils étaient aux ralentis, l’autre seconde ils étaient ultras speedés. Le directeur de l’école s’est avancé vers eux et Justin l’a frappé. Ça dérapait. La police, les ambulanciers et les pompiers ont débarqué en moins de 10 minutes. Justin et un autre gars sont repartis en civière tandis que les quatre autres sont repartis menottes aux poings. Justin faisait des mouvements de rame dans sa civière. Un désastre.

J’appris quelques jours plus tard qu’Audrey avait été expulsé de l’école. Un des amis de Justin l’avait dénoncé. J’imagine qu’il n’avait pas eu le choix de parler. La drogue qu’ils avaient absorbée venait d’Audrey. Sa fameuse batch de « mess » a bien failli les rendre complètement timbrés. Justin est revenu à l’école avec 100 % de ses facultés mentales, j’étais content car je l’aimais beaucoup. Même sa pilosité semblait à première vue normale. Audrey n’est pas revenu à l’école. Je ne l’ai jamais revu.

« And the devil in black dress watches over
My guardian angel walks away
Life is short and love is always over in the morning »
(« Temple of love », 1983)

J’ai vu les Sisters à deux reprises à Montréal : au Metropolis et au Club Soda. Honnêtement, ce n’était pas débile, on était très loin du line-up mythique de 1981-1983 ou même celui de 1984-85 avec Wayne Hussey, futur Mission. Les deux fois que je suis allé au show, j’ai pensé que peut-être je croiserais Audrey. Mais je ne l’ai pas vu. Il y avait tellement de boucane que j’avais de la misère à voir mes propres pieds.
Je me demande sincèrement ce qu’est devenue Audrey. Infirmière ? Agente d’immeubles ? Trafiquante de drogues de classe internationale ? Chimiste dans une grosse pharmaceutique ? Je ne sais pas, mais je demeure persuadé qu’elle écoute encore les Sisters une fois de temps en temps avec la même passion que dans le bon vieux temps.

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