Aphex Twin – Selected Ambient Works Vol. II

Année de parution : 1994
Pays d’origine : Royaume-Uni
Édition : 2CDs, Sire – 1994
Style : Ambient, Dark Ambient, Rêves et Cauchemars

Notes introductrices :

  • Richard D. James dit avoir entendu ces musiques à travers une série de cauchemars et rêves lucides… Il a essayé ici de reproduire ce qu’il y avait entendu le plus fidèlement possible.
  • L’album est constitué de 24 titres sans noms, à part « [Blue Calx] » (1ère pièce du deuxième CD). Bien qu’elles ne portent aucun nom officiel, les pistes qui constituent l’album sont fréquemment nommées (par les fans) d’après les photographies qu’on retrouve à l’intérieur du livret et qui sont liées chacune à un numéro de pièce… Pour brouiller les pistes, les photos sont associées à différentes pièces, selon le fait qu’il s’agit de l’édition américaine ou l’édition anglaise… Pour faciliter l’écriture et la compréhension de la présente chronique, j’ai utilisé les noms le plus communément attribués aux titres pour mieux les distinguer.
  • L’édition « Sire » que je possède omet (à mon grand désespoir) deux pièces, elles aussi sans nom mais qui sont maintenant reconnues par les fans sous les titres suivants : « [Hankie] » et « [Stone in focus] ». Pour faire une brève critique de ces deux monuments vaporeux, je dirais que « [Hankie] » est une jolie ballade surréaliste et quelque peu horrifiante dans une église gothique abandonnée (en plein désert) et qui, la nuit, se voit illuminée par le spectre effroyale d’une couleur impossible (dixit Lovecraft)… alors que « [stone in focus] », c’est la fin de tout… un paysage désolé, vide, où il n’y a plus rien… Ce thème, que vous avez peut-être entendu si vous avez suivi les aventures schizoïdes de l’élégant Salad Fingers, est un des plus grands chef d’oeuvres de monsieur Richard D. James.

Fin d’avant-midi. Fin Novembre 2005. Frais sorti d’un sommeil lourd et diffus, chargé de songes surréels (les nombreuses bières de la veille obligent), je prends mon premier café en inspectant l’horizon extérieur s’offrant à moi par le biais de la seule fenêtre de ma chambre de mon premier vrai chez moi (qui donne sur une nature verdoyante et quelque peu dantesque). Résultat : le brouillard, magnifique et opaque, recouvre dame nature dans sa globalité, tel un linceul sublimé. Juste ça et j’ai déjà un malin petit sourire en coin de bouche. Je suis un de ceux qui aiment profondément le phénomène météorologique en question ; d’un amour étrange et secret. J’aime le brouillard. J’aime son aspect recouvrant, opaque, fantomatique (surtout). J’aime son côté immersif, solitaire, nostalgique (cette nostalgie bizarre qui nous prête des souvenirs qui ne nous appartiennent pas ; ou des images de rêves d’enfances qui nous reviennent soudainement, qu’on croyaient effacées, qui ne se distinguent plus nettement des éléments réels). J’adore marcher pendant des heures à travers ce brouillard qui enchante tout, qui déconstruit tout autour, transformant ces endroits jusqu’alors connus en lieux neufs, mystiques, habités… C’est comme si le brouillard pénétrait à travers les pores de ma peau, qu’il se baladait à travers mes organes et ma matière grise, touchant tel fil ci et là, comme une drogue pure provenue de la nature impie… influençant ma perception des choses, me laissant fabuler librement, sans entraves, à travers des visions fantasques et grotesques. C’est cool de sortir de chez soi et de se sentir comme si on avait pris un aller simple pour un autre monde ; comme si un nain-irlandais-chercheur-d’or pouvait bondir à tout moment du buisson le plus proche, laissant échapper un rire méphistophélique… ou comme si on allait trouver Gaïa à travers la forêt en arrière de chez nous, ou encore trébucher sur une charogne prestement mutilée en plein sous-bois (les fantasmes brumeux passent de Tolkien à Baudelaire selon l’inspiration du moment).

Ce jour là, j’ai vécu un des plus forts moments musicaux de ma courte vie… J’ai déjeuné frugalement sous les airs d’un Tom Waits (je crois qu’il s’agissait de Blood money) et ensuite, fidèle à mon désir de perdition, je me suis habillé chaudement pour affronter la nappe céleste en suspension. S’ensuit alors une marche épique qui occupa pratiquemment tout l’après-midi… J’errai longuement à travers les sous-bois vaporeux et les rues d’une ville morte rappelant Silent Hill (le deuxième chapitre, plus précisément). Je ne rencontrai pas âme qui vive, seulement quelques voitures au loin (mais qui dit qu’elles étaient réellement conduites par des êtres humains ?). J’étais seul, incroyablement seul. Et j’adorais ça. Confronté à mes pensées, je dialoguais intérieurement avec moi-même (ce petit côté schizo-centrique que nous avons tous) alors que tout autour de moi alimentait mon imaginaire foisonnant : ces longs arbres recouverts par le spectre blafard, ce ciel gris qui semblait encore plus distant qu’à l’accoutumée, ce chemin de fer tout rouillé et lugubre que j’empruntai, les feuilles mortes qui pourissaient en tas difformes, l’étrange lumière qui semblait provenir du brouillard lui-même… Perdu dans cet univers occulte et merveilleux, je rentrai assez tard à ma chaumière, la tête bondée d’images et d’idées insolites. C’est là qu’armé d’une Maudite réconfortante (Unibroue rules), l’envie d’écouter un disque s’empara de votre humble serviteur. Mais après une telle journée contemplative, quelle musique sied t’elle le mieux à l’atmosphère ? J’épluchais ma collection de disques à la quête du Saint-Graal quand soudainement, ça me frappa… Aphex Twin et son ovni ambient. J’avais acheté l’album l’été plus tôt mais je n’avais écouté que le premier disque (qui m’avait fait déjà forte impression ; une sorte de plaisant malaise). L’objet avait déjà une allure quelque peu énigmatique : cette pochette magnifique, couleur rouille, où l’on retrouve le logo d’Aphex Twin semblant être gravé sur la pierre, l’absence de titres, les photos comme seule information à l’intérieur du livret… J’insérai les deux CDs dans mon lecteur, l’un à la suite de l’autre, et j’appuyai sur « Play ». Les lumières de ma chambre étaient toutes fermées (à part une) et notre pote le brouillard tapissait toujours l’horizon à l’extérieur.

Dès les premières secondes du titre initial (surnommé « [Cliffs] »), je réalisai avec émoi que mon trajet à travers le brouillard ne faisait que commencer… Il s’agit d’une entrée en matière absolument tétanisante, qui manipule gentiment l’esprit humain, histoire de le préparer à ce qui s’en vient. À cette mélodie douce et onirique, faîte en nappes de vieux synthétiseurs, on retrouve cette espèce de voix féminine samplée (?) et déconstruite jusqu’à ce qu’elle devienne une quasi-onde. Cette voix est aussi insistante qu’insolite… Et grâce à elle, à la conclusion de la pièce, on réalise que le malaise est déjà arrivé, subconsciemment… Le deuxième morceau, rebaptisé « [Radiator] » (est-ce une référence à Eraserhead de sieur Lynch ?), amplifie ce malaise. C’est une espèce de complainte spectrale qui aurait bien pu figurer dans la série de jeux Silent Hill mentionnée ci-haut, alors qu’on se retrouve à errer dans un de ces asiles abandonnés. Il y a un côté décalé (l’espèce de beat électro enfoui sous dix couches de ténèbres) qui contribue à nous mettre dans une transe des plus singulière. S’ensuit un morceau très populaire, le renommé « [Rhubarb] » (qui figure souvent dans la série Salad Fingers de David Firth). Cette piste est une des plus belle mais aussi une des plus triste de l’album. S’ensuit le point de non-retour, le suffocant [« Grass »]. Puis l’auditeur, atterré, confus, ensorcelé, se perd dans les méandres d’une brume sonore des plus inquiétante. À l’écoute de ce rythme caverneux au dessus duquel planent ces nappes de synthé-fantôme qui gémissent solennellement, on sent l’emprise de l’album sur notre pauvre âme souillée. Des images biscornus défilent devant nos yeux… On suit, comme possédé, cette figure sombre, drapée d’un châle noire et muni d’une lampe à l’huile, dans une forêt millénaire d’où s’échappe une chorale de bruits diffus et étranges, qu’on ne peut distinguer… Et on avance toujours, suivant la créature-homme encore plus profondément vers l’irréel… Le cauchemar se poursuit avec « [Mold] » (qu’on pourrait qualifier de Requiem en code morse) et l’impénétrable « [Curtains] », sorte de berceuse austère et pourtant douce, dont la mélodie se répète inlassablement en boucle. Petit détour dans la ville inhumaine avec « [Blur] », qui ne partage que le nom avec le célèbre groupe de brit-pop. Un rythme quasi-tropical porté par quelques notes d’un piano-bar-from-hell. « [Weathered Stone] » ressemble à une version plus rapide et groovy de la pièce précédente et demeure le moment le plus rassurant du disque premier. On retombe trèèèèèès profondément dans les limbes avec « [Tree] ». Si Richard D. James s’est inspiré de ses propres rêves pour créer l’album, je ne veux pas vivre le cauchemar auquel il est passé à travers pour pondre ce « [Tree] » aux teintes impossibles (ou j’aimerais plutôt… mon côté malsain). « [Domino] » est une autre promenade vertigineuse dans cet univers qui n’existe plus vraiment sous la couche vaporeuse. « [White Blur] », ses clochettes cristallines et ses voix démentes, vient conclure de belle façon cette première moitié d’album.

Tétanisé sur place par ce que je venais de vivre, j’allai me chercher une autre bière en prenant bien soin de regarder le brouillard à travers la porte-patio du salon… C’est comme si il avait perdu son côté rassurant, tout à coup. De retour dans la chambre musicale, je m’attaquai au deuxième CD et plus précisément à « Blue Calx », sublime piécette enfumée qui introduit le disque. Vient ensuite l’interstellaire « [Parralell Strips] », qui semble être la musique qu’on ferait jouer dans les dortoirs d’une école pour enfants sociopathes (mais sur la Lune). Petite pause électro avec le morceau suivant, qui demeure le seul exercice du genre à travers tout l’album (mais qui ne dépareille pas pour autant du reste).

« [Grey Stripe] » ensuite… Est-ce de la musique ? Ou est-ce une incantation funèbre dédiée à Nyarlathotep et aux grands Anciens ? Un vent cosmique qui souffle… et ces divagations extra-terrestres au clavier… J’adore ce morceau. « [Z Twig] », avec son côté musique pour documentaire BBC sur la fonte des glaciers, laisse présager les oeuvres futures des géniaux Boards of Canada. « [Window Sill] », avec son beat arabisant et cet espèce de son de flute exotique, semble être la bande sonore parfaite d’un film de zombies basé à Téhéran (et où les morts-vivants sont réveillés par un passage du Necronomicon, lu par son géniteur, l’Arabe dément Abdul al-Hazred). Après deux moments plus paisibles en la forme de « [Hexagon] » et « [Lichen] » (tout de même étrange à la fin), on se prend un « [Spots] » diurne et dément en plein tympan. Riche qualité de la musique qui est capable de terrifer son auditoire (en la présente : moi, seul dans mon appartement enseveli par le brouillard). « [Tassels] » continue dans la même lignée, mais avec un côté électroniquement-dérangé. Les prises électriques sont possédées par Satan et influent la musique ! Retour à l’asile abandonné avec « [White Blur 2] » pour y entendre le fantôme d’une filette rigoler sinistrement. Sweet dreams. « [Match Sticks] » termine le tout avec son aspect « bal tragico-cosmique » qui fait très Carnival of Souls by way of Angelo Badalamenti.

Bref, ce jour de novembre 2005, j’ai réellement vécu un trip. Un trip musical, mais aussi un trip mystique et sensoriel. Cette musique n’accompagne pas seulement magnifiquement ces jours de brouillard tant appréciés de votre chroniqueur adoré. Cette musique EST brouillard. Cette musique EST rêve. Cette musique EST cauchemar. Ces morceaux portent en eux un aspect profondément insaisissable et c’est ce qui fait, en grande partie, leur magie. À milles lieux du premier volume des Selected Ambient Works (qui n’avaient d’Ambient que le nom), ce deuxième recueil de Richard D. James est une anomalie dans la carrière déjà bien particulière d’Aphex Twin. Ça ne ressemble à rien de ce qu’il a fait avant ou après (à part peut-être certains passages sur Drukqs, grand disque mégalomane-schizoïde-fourre-tout). La référence musicale la plus proche serait « Ambient 4 (On Land) » de Brian Eno (un autre putain de chef d’oeuvre habité, tiens). Bref, armez vous de votre courage (et de la drogue de votre choix) et préparez-vous à pénétrer dans un brouillard dont vous ne ressortirez pas de ci tôt…


Si vous avez apprécié cet album, Salade d’endives vous conseille également :

BRIAN ENO – Ambient 4: On Land
GLOBAL COMMUNICATION – 76:14
GAS – Königsforst
BIOSPHERE – Substrata

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