The Beach Boys – The Smile Sessions

Année de parution : 2011
Pays d’origine : États-Unis
Édition : 2 CDs, Capitol – 2011
Style : Pop baroque/sunshine, Psychédélique, Art Pop, Proto-Prog

LE grand trésor musical enfoui (et retrouvé) du 20ème siècle aura finalement connu sa sortie officielle en 2011 en la forme des « Smile Sessions » et ce, après quatre décennies et demie de versions bootlegs plus ou moins retravaillées (et plus ou moins bonnes), le nouvel enregistrement de Brian Wilson en 2004 (+ les autres versions fan-made qui s’en sont ensuivies, combinant les bandes originelles de 1966-1967 à cette nouvelle version, comme la très bonne mouture « Purple Chick »)… Cet album a longtemps été considéré comme un genre de Saint-Graal de la pop. Que serait-il advenu si il était sorti en 1967 tel que prévu (les pochettes étaient déjà imprimées, pardi !) ?!? Aurait-on considéré « Smile » comme le meilleur album de tous les temps ? Est-ce que les garçons de la playa auraient supplanté les Beatles comme groupe de la décennie 60 ?

Au lieu de ça, l’album du siècle fut avorté. Les raisons furent multiples : querelles entre les membres du groupe sur la vision musicale (Mike Love, aussi connu comme le salaud de service des Beach Boys, détestait les expérimentations de Brian), pressions du label Capitol pour que l’album soit moins grandiloquent et plus commercialement viable (on se souviendra que malgré son succès en Angleterre, « Pet Sounds », le précédent chef d’oeuvre du groupe, avait récolté bien peu de succès aux USA), problèmes techniques durant l’enregistrement et, oh oui, ce cher Brian Wilson qui délirait grave en abusant de substances multiples et commençait à présenter des signes de maladie mentale (errant torse nu dans le studio, la tête chapeautée par son fidèle casque de pompier)… En plus, Brian, en bon obsessif -compulsif-perfectionniste qu’il était, n’était jamais satisfait de son oeuvre qu’il voulait ériger comme monument suprême de la pop. Finalement, « Smile » fut abandonné et s’est transmuté en « Smiley Smile », album foutoir très intéressant et globalement excellent, mais loin de la vision originelle de Smile. Certains des autres morceaux qui était part intégrante de « Smile » se sont retrouvés sur des albums subséquents, dans des versions ré-enregistrées.

Le mythe autour de « Smile » est resté et n’a fait que s’accroître au fil des ans… Finalement, le jour des réjouissances a sonné. Le 1er Novembre 2011, j’étais au HMV (RIP) à ma pause du midi pour me procurer ces sessions tant attendues. J’avais déjà entendu bon nombre de versions pirates mais c’est avec émotion que j’ai écouté la vision finale et totale du testament musical de Brian Wilson.

Cette « brève » (ahem) intro passé, qu’en est-il de « Smile » en tant qu’album au juste ? Et bien, pour commencer, je dirais que si « Pet Sounds » est le Dr. Jekyll, « Smile » serait Mr. Hyde. C’est une créature incompréhensible, mi-nocturne mi-diurne, aux tentacules pop veloutées qui oscillent dans tous les sens. C’est éclaté en diable, c’est décalé jusqu’à plus soif, ça grouille de détails multicolores et c’est de quoi sont fait les plus beaux rêves. C’est une longue suite élégiaque dédiée à Dieu. Et ici, Dieu, c’est la musique au grand complet. À travers ces morceaux fabuleux et piécettes biscornues, on passe du barbershop, au psychédélisme, au doo-wop, au jazz, aux hymnes religieux, à la surf pop, au folk, à la musique de carnaval, au classique, à l’exotica, au ragtime en passant par la case avant-garde post-dadaïste. Et c’est surtout un travail d’orfèvrerie stupéfiant. Et le plus fou, c’est que ça se tient parfaitement.

« Our Prayer », c’est possiblement la plus belle entrée en matière de tous les temps. les Beach Boys en mode chœur d’église lysergique. Que des voix. Les plus belles voix jamais entendues chez un groupe de pop. Et puis ça part en trombe avec « Gee » et « Heroes and Villains ». Ce morceau est fou fou fou fou fou fou. Nos tympans sont knock-outés par une ravissante orgie de sons méticuleusement orchestrés. En moins de 5 minutes, le tandem Wilson et Van Dyke Parks (parolier/compositeur autiste qu’on avait pu entendre chez les Mothers of Invention de l’oncle Zappa) en font plus que bien des compositions prog de 25 minutes. Il y a genre 3 morceaux parfaits cachés à l’intérieur de cette compo renversante. L’album vient à peine de débuter que not’ pov cerveau a déjà connu une bonne dizaine d’orgasmes sonores violents à souhait. Vient ensuite cet espèce de collage dada-rococo qu’est « Do You Like Worms (Roll Plymouth Rock) » (non mais imaginez le dédain de Mike Love pour ce titre si Brian wilsonesque !!!). Ce morceau, c’est Salvador Dali en train de surfer sur des vagues de lumière vive en portant un maillot de bain en forme de libellule géante. Pour continuer dans l’euphorique, les pièces suivantes ne sont pas en reste. « I’m in Great Shape » est un espèce de mini-jazz-doo-wop planant de même pas 30 secondes. « Barnyard », c’est les animaux de Pet Sounds qui se sont mis aux stupéfiants eux aussi (une abeille sur un bad-trip, c’est cool). Après une intro splendide au violoncelle, les Californiens revisitent « My Only Sunshine » mais cette dernière semble fooooooondre sous la manette de l’architecte fou qu’est Brian.

Un autre grand moment de bonheur obtus : « Cabin Essence ». Jamais banjo n’aura eu une sonorité aussi mystique. Un peu comme avec « Heroes and Villains », on se perd complètement dans une composition aux allures très pop mais qui recèle d’ornements sous-jacents qu’on a pas fini de découvrir complètement au fil des écoutes. Une douce mélancolie roucoule à travers la cabine des mystères. Et que dire de ces moments « murs de sons » où ces voix célestes se font arc-en-ciels dans le panorama ahurissant. « Wonderful » est tel que son nom l’indique. De la baroque-pop avec un cœur gros comme un continent. J’y entend des relents enfumés du précédent opus (« Bruits d’animaux », si il était nécessaire de le citer).

Les 2 suivants font office d’introduction à la meilleure chanson des Beach Boys (voir de tous les temps), j’ai nommé « Surf’s Up ». Dans le genre « Beau à couper le souffle », on ne fait pas mieux. Ce morceau, c’est une symphonie complète de 4 minutes dans laquelle la voix de Brian Wilson n’aura jamais été aussi magnifique (voix qu’il perdra malheureusement par la suite dû aux abus ci-haut mentionnés). Les passages piano-voix solennel sont particulièrement miraculeux. On retourne ensuite dans les méandres expérimentaux de divers bricolages bruitatifs avec « I Wanna Be Around / Workshop », sorte de laboratoire timbré où les scies, les tournevis et les marteaux se font aller joyeusement. « Vega-Tables » est un sympathique OVNI où Brian professe son amour invétéré pour les légumes. Et il y va fort, le bougre ; à grands coups de xylophone et avec une apparition absurde de sir Paul McCartney qui ne joue pas de basse, ne chante pas.. Non, non… Il est ici pour croquer des légumes comme un BOSS.

Sorte de générique Looney Tunes sur l’acide, « Holidays » nous amène des visions fantasques de ces jours d’étés pluvieux où l’on mate des cartoons à la téloche pendant qu’une fine ondée recouvre le jardin. « Wind Chimes » fait penser à ces disques d’Exotica des années 50, où des mecs comme Les Baxter et Martin Denny, sous des couverts kitschouilles, livraient une musique ma foi fort expérimentale. « Fire (Mrs. O’Leary’s Cow) » est le moment le plus barré d’un disque déjà fort en moments anthologiques dans le genre… Brian Wilson va ici plus loin qu’un Arthur Brown en poussant le délire jusqu’à créer un véritable feu dans le studio pendant l’enregistrement du titre (d’où le fameux casque de pompier)… Véritable petit bijou de paranoïa apocalyptique, ce morceau est le plus surréel de l’histoire des garçons de la plage et démontre bien l’état mental d’un Brian sur le bord de la folie pure. « Love to Say Dada », ça commence par un genre d’ambient new-age avant d’évoluer en un de mes instrumentaux préférés du groupe… C’est le dernier repos avant le 2ème plus grand chef d’oeuvre du groupe : Good Vibrations.

Aaaah, Good Vibrations. Probablement le morceau le plus connu des Beach Boys. C’est du prog avant l’heure. C’est du sampling BIEN avant l’heure. C’est une superposition exaltée de couches sonores multiples qui s’enchevêtrent à merveille dans un horizon divin. C’est un joyaux qui brille de milles feux. C’est la pièce que tu veux entendre lors de ton premier trip, lors de ton mariage, avant de mourir, à tes funérailles… Et quand ça fini, tu en veux plus, toujours plus… Parce que « Smile », c’est un recueil fascinant et qu’on ne s’en lasse jamais, jamais, jamais… On redécouvre à chaque écoute de nouvelles choses et on tombe encore plus en amour avec ce sourire du chat du Cheshire.

Faramineux. Mythique. Mirobolant. Colossal.

***Je ne parlerai pas du 2ème disque qui contient d’autres morceaux enregistrés à l’époque et une tonne de versions alternatives parce que cette chronique est déjà très (trop) longue. Mais je ne dirai qu’une chose : tout ce qui est sorti de ces sessions vaut le détour.


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One comment

  1. Comment imaginer un plus bel hommage à la musique des Beach Boys ?? Avec tes mots à l’encre de Californie, c’est toute la créativité de Brian Wilson que tu évoques, pour notre plus grand plaisir

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