Talk Talk – Laughing Stock

Année de parution : 1991
Pays d’origine : Royaume-Uni
Édition : CD, Polydor – 1991
Style : Post-Rock, Experimental, Jazz entre chien et loup, Peinture sonore abstraite

“Ce fut d’abord une étude. J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges.”

-Arthur Rimbaud (Une Saison en Enfer, 1873)

Le dernier Talk Talk est un mystère. J’ai longtemps hésité avant de commencer à pianoter cette critique maladroite… Après tout, si il y a UN disque dont la musique se suffit à elle-même… si il y a un album qui peut se passer de mots à son sujet, c’est bien Laughing Stock. Devant ce monument aérien et vaporeux, on ne peut logiquement que se taire, s’asseoir et laisser notre organe auditif se faire submerger par une matière bruitative aussi lisse qu’elle est obtuse. Opium sonore divin. Grâce et félicité faîtes musique. Entre chien et loup. Les toiles les plus illusionnistes de Dali ou de Magritte mais pour les oreilles au lieu des yeux… Vertiges, oraisons et contemplations… On ne peut tout simplement pas réussir à définir un truc comme ça avec le vocabulaire (largement dépassé par la profondeur de la chose)… Et Pourtant… pourtant pourtant pourtant… Même si c’est un exercice voué à l’échec, je me dois de vous parler de mon amour infini pour Laughing Stock. Tenter d’exprimer ce qu’il évoque en moi, ce qu’il irrigue, ce qu’il abreuve, ce qu’il nourrit. J’aime ce disque d’amour et je veux crier cet amour sur tous les toits.

Ici, la bande de Mark Hollis va loin dans l’expérimentation… avec douceur, volupté, subtilité et finesse certes… Mais plus loin qu’aucun ensemble de musique dite populaire n’est allé auparavant (ni après je crois) ; du moins dans cette direction toute séraphique qu’elle est. Une année complète d’enregistrement dans un studio assombri, les fenêtres littéralement bouchées ; les horloges au mur retirées. Une constante recherche d’un absolu inconnu, toujours à tâtons dans l’abime. Des sessions complètement chaotiques où une cohorte d’instrumentistes disparates improvisent sous la tutelle d’un Hollis possédé par sa muse. Un Hollis qui ne donne pas d’indication précise à ses troupes et qui, tel Brian Eno en d’autres temps, mise sur la spontanéité de ces rencontres furtives… Un Hollis qui vénère le silence comme un Dieu ; qui leur dira “Le silence est au dessus de tout. Je préfère entendre 1 note plutôt que deux. Et je préfère entendre le silence plutôt qu’une note”.

On parle d’au moins 50 musiciens en tout ; 16 seulement se retrouveront sur les bandes utilisées pour monter l’album final. Des heures incalculables de recherche sonore mises sur bande pour pouvoir en extirper une moelle lymphatique qu’on couchera sur un disque qui sera (on le comprend bien) un retentissant échec commercial. Et cette musique étant juste impossible à jouer en spectacle, le groupe se séparera et retrouvera ce silence éternel qu’il chérissait tant. C’est triste mais c’était écrit dans le ciel.

“Laughing Stock” est donc requiem malgré lui… Mais requiem lumineux. Il est de cette lumière fantasque des jours mourants ; avec leurs ciels vermeils bordés de nuages percés par les derniers éclats de l’astre en déclin. Surréalisme visuel à l’état brut.

La première piste de l’album, “Myrrhman”, est un de ces éthers bluffants… Cela s’ouvre sur un néant mystérieux de 15 secondes… puis le silence se voit transpercé par une guitare dobro bluesy-licieuse (toute en résonance aride). Sa comparse la trompette noctambule la rejoint dans l’élaboration de ce morceau de pop purement atonal ; aussi doux que voluptueux. Les cordes sous-jacentes tissent des doutes opaques. La voix de sieur Hollis, toujours plus magnifique que jamais, fait irruption sur la toile brumeuse. Il n’y a pas de mélodie accrocheuse, pas de refrain, pas de rythme à proprement parler… On est juste en apesanteur dans une beauté que je qualifierai de rédemptrice.

Le rythme apparaît soudainement avec un “Ascension Day” tendu et dissonant, porté par une batterie raffinée, subtile, véloce, jazzy en diable, mettant l’emphase sur les cymbales et sur la caisse claire. On croirait parfois entendre un Elvin Jones (ancien comparse de Coltrane et possiblement le meilleur batteur de tout les temps) mais dans un contexte tout autre… L’harmonica est pure merveille mélancolique. Les claviers sont oniriques à souhait. Diantre que c’est bon. Et le crescendo final (orgasmique) aura influencé plus d’un post-rocker. C’est Godspeed You! Bitchew Brew, si je me permets de m’adonner au jeu du name-dropping.

“After the flood” la bienveillante. “After the flood” la contemplative. Impossible de dire quoi d’autre sur ce morceau, si ce n’est qu’il s’agit là d’un des plus grands moments de musique du 20ème siècle, tout style confondu. On touche ici à quelque chose qui évoque en moi la même chose que les plus beaux chants sacrés.

“Taphead” : la nuit est finalement tombée. Le joueur d’harmonica quelque peu enivré vacille près du feu qui crépite. La guitare est lointaine, diffuse, nostalgique… Le ciel se remplit d’étoiles dissonantes (ces cuivres presqu’effrayants). Le vent mugit à travers un Hollis ensorcelé par les éléments que l’ébène recouvre petit à petit… C’est probablement le moment le plus expérimental et minimaliste du disque. Tout s’effondre dans un autre silence qui nous permet de nous recueillir comme il se doit (après une rencontre quasi-spirituelle avec le 4e art).

Puis… premiers rayons du jour nouveau qui se lève avec “New Grass”. Béatitude astrale faîte musique. Pleurer de bonheur à l’écoute de cette piste est une réaction normale. C’est le genre de musique qui me rend heureux d’être en vie. On lévite dans un ailleurs incertain et éclatant, le coeur serein. Tous ces instruments (piano, guitares, cordes, orgue électrique, la voix miraculée de Mark Hollis) semblent flotter avec nous… seule la batterie, métronomique, parfaitement calibrée, semble être rattachée au sol. C’est là, selon moi, le plus grand moment de toute la carrière musicale de Talk Talk…

Et “Runeii”… Fin sublime pour un groupe qui ne l’est pas moins. Le dépouillement suprême. L’aboutissement d’une démarche artistique résolument unique. Le silence qui s’écoute comme la plus belle des musiques. Les brumes originelles qui nous appellent…


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