Scott Walker – Tilt

Année de parution : 1995
Pays d’origine : États-Unis
Édition : CD, Drag City – 1997
Style : OVNI sonore, Dark Ambient, Singer-Songwriter, WTF, Post-Industrial, Neoclassical Darkwave, Disque-expérience

Scott Walker… Juste le nom me fait frissonner. Géant de la pop ou sorcier des ténèbres ? Chanteur de variété ou poète avant-gardiste faisant une musique horriblement drainante et sans compromis ? Pretty-boy à lunettes de soleil ou maître incontesté de vos cauchemars les plus terrifiants ? Scott Engel (de son vrai nom) est tout ça à la fois ; et ce avec un brio inégalé. Dur de qualifier cet artiste complet et total, dont la carrière musicale a pris une tournure des plus radicales avec ce “Tilt” complètement habité (voir hanté par milles spectres). Celui qui chantait “The sun ain’t gonna shine anymore” au sein des Walker Brothers et qui fut l’auteur d’une tétralogie d’albums de baroque-pop aux arrangements sirupeux-somptueux dans les années 60 devient ici une sorte d’architecte sonore brumeux dont la marque de commerce est l’horreur surréaliste et l’expérimentation brute… Comment expliquer un tel revirement ? il y eu bien sûr des signes avant-coureurs : “The Electrician”, joyau cinématique lugubre qui se retrouvait sur un disque étrange et audacieux des frérots Walker seconde mouture (le new wave et bizarroïde “Nite Flights). Et puis il y eu ce seul album solo des années 80, l’incroyable “Climate of Hunter”, sorte de tapisserie sonore hirsute et élégante, où le style Walkerien nouveau commençait à apparaître grotesquement sur ces arrangements pop atmosphérique tantôt lumineux tantôt sépulcraux.

Mais bon, rien ne pouvait vraiment préparer l’auditeur pour ce “Tilt” sinistre en diable. “Tilt” est un album de vertiges. Un album empreint d’un profond malaise. Un album qui réveille les peurs enfouies au plus profond de vos esprits, les alimente jusqu’à ce qu’elle vous dévore à leur tour. Un album inexplicable et dur à qualifier… Ici, il n’y a pas de chansons à proprement dit ; à part la somptueuse pièce d’ouverture qui semble relater (de manière complètement poétique et décalée) les derniers moments sur Terre du réalisateur italien fou Pier Paolo Pasolini (mort écrasé à répétition par sa propre voiture, conduite alors par un prostitué mâle que Pasolini avait lui-même engagé). Cette pièce malgré la noirceur abyssale dont elle est empreinte (ces cordes, bon Dieu !), a tout de même une structure se rapprochant d’un schéma qu’on pourrait qualifier de classique. Mais après, c’est l’incohésion totale qui trône, la déstructuration, le chaos sonore, l’abîme sans fond… Le restant du disque n’est que visions funestes et hallucinées… Le tout supporté par une musique des plus singulière et tétanisante.

“The Cockfighter”, seconde piste, est un exemple probant de cette nouvelle forme de musique. Du jamais entendu avant. Un début ambient-dronesque tout en gémissements pernicieux,… puis, ensuite une explosion industrielle-métallique absolument stupéfiante vient nous jeter cul par-dessus tête (je défis quiconque de ne pas faire le saut lors de la première écoute !). Cette calamité bruitative oscille alors entre ces passages indus glaçants et ces moments atmosphérico-glauquissimes pendant que monsieur Walker semble évoquer les horreurs de l’Holocauste du point de vue d’un garde allemand dans un camp de la mort. “Bouncer see Bouncer”, du haut de ses 8 minutes 50, n’est pas en reste non plus. Des clochettes agitées par un vent austère, des coups sourds et répétés sur la porte de votre sub-conscient… et la voix de crooner possédé de Scott qui nous répète “Don’t play that song for me, you won’t play that song for me”. Cette pièce est horriblement minimaliste ; d’un vide bourré d’immondices. À un moment donné, on croit presque voir poindre un jet de lumière lors d’un passage planant où le clavier vient nous amener vers un monde plus positif mais ce n’est que supercherie… On retombe dans les ténèbres avec les grondements sourds, les clochettes schizoïdes et en plus, des bruits de vieilles chaises berçantes qui grincent en se balançant. Génial.

“Manhattan” est une espèce de cadavre exquis. On est touriste en cette ville inhumaine et mégalomane, avec ce guide cinglé qui nous appelle “boy” et qui nous pointe tous ces peuples qui glissent vers l’astre vermeil et de policiers aux os disloqués (éclairs d’orgue d’église et nuages de concertina en prime). ” Face on breast” est un espèce de post-punk tribal avec un bass drum autistique entêtant. “Bolivia’95” est possiblement le moment le plus expérimental d’un disque qui dépasse déjà toutes les limites dans le domaine… Une guitare, des percussions minimales, un cymbalum (instrument slovaque à cordes qu’on appelle aussi le piano tzigane) et du bawu (sorte de flûte traversière chinoise en bambou). Les paroles sont obtuses as FUCK ! Est-ce que quelqu’un peut m’interpréter le sens profond de “LEMON BLOODY COLA” ?!?! Si cette musique est un film, je vois des plans de champs de sels sous la pleine lune, des vieux joueurs de cartes édentés dans un petit pub de la Paz et le cadavre zombifié de Che Guevara qui avance lentement dans une jungle mystérieuse…

“Patriot” évoque la guerre sous ses formes multiples : ces missiles surnommés “patriots” que les américains envoyaient sur l’Irak, un espion qui se déplace furtivement dans le désert, ces soldats américains qui achetaient des bas de nylon à New York pour offrir aux belles Européennes au terme de la Seconde Guere Mondiale… Le tout est délicieusement obtus, bien évidemment. Mais le texte est absolument magnifique. La pièce-titre est un retour à une certaine forme de normalité niveau musique, si l’on peut dire (vous pouvez même la chantonner sous la douche !). Mais niveau texte, c’est probablement le truc le plus bizarre de tout le disque (Un stampede à proximité de la vieille veste de Scott ? Transformer un buffle ? Holy…). Je tiens à dire que j’adore particulièrement la guitare vachement évocatrice de David Rhodes sur ce morceau. Ce mec est sous-estimé.

L’album se termine sur un rosaire porté uniquement par la voix si caractéristique de Scott et cette guitare hésitante… Une finale parfaitement ambiguë pour une des œuvres musicales les plus énigmatiques du 20ème siècle. Tel un Lovecraft post-moderne, Scott Walker nous livre ici ses abominations cervicales les plus traumatisantes. C’était comme si ces dernières lui avaient sommé l’ordre de créer ce “Tilt” aussi magnifique que dangereux… Vraiment un disque-expérience. Il faudra attendre une autre décennie avant de voir apparaître la suite de ce chef d’oeuvre… Mais ça, c’est une autre histoire.


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