Arcade Fire – Funeral

Année de parution : 2004
Pays d’origine : Canada (Québec)
Édition : CD, Merge – 2004
Style : Indie Rock, Chamber Pop

Permettez moi d’être émotif un (long) moment.

Funeral de Arcade Fire… LA bande son de l’incroyable année 2004. L’ALBUM de la dernière décennie. LE DISQUE de ma génération, ni plus ni moins (j’ai 34 ans). Eh oui. En leurs temps, nos parents adorés ont eu droit au Groupe des Coeurs Épleurés du Sergent Poivre. Les générations successives se sont délecté des Ziggy Stardust, London Calling, Disintegration, Nevermind et OK Computer de ce monde (moi aussi d’ailleurs). MA génération à moi a été transportée par les hymnes incroyables de Funeral, par ses mélodies inoubliables, par ces voix qui montent dans des apothéoses approximatives de lumière vive, par ces chansons qui te vont droit au coeur et à l’âme… J’avais 19 ans quand est sorti ce premier album chef d’oeuvrifique de nos chers montréalais et je peux dire qu’il fut un peu la trame sonore de ma jeune vingtaine. Je me souviens encore (avec nostalgie) de cette toute première écoute où la magie s’est opérée. J’avais téléchargé (ouh le vilain mot ! J’ai rectifié le tir par un achat, n’ayez crainte) l’album au mois de Novembre de l’an de grâce 2004 après avoir lu sur plusieurs sites estimables qu’il s’agissait du meilleur album “indie” de l’année et possiblement de tous les temps (selon les plus dithyrambiques). Sceptique devant l’éternelle hype-machine (je me nourrissais déjà chez les artisans sonores les plus ténébreux à l’époque), je décidai de laisser mes tympans investiguer le tout. Sage décision. Dès les premières notes d’un “Neighborhood #1” tissé d’émotions brutes et de splendeur euphorique, je savais que j’avais sous l’oreille un grand album. Essayant de résister au charme évident de l’opus (j’étais très anti-conformiste à ce moment… et aussi encore vierge) tout en tripant violemment sur chaque morceau, je dus abdiquer devant l’orgasmique “In the Backseat”. J’étais alors sous le choc. Je savais que ce que j’avais écouté était important. S’ensuit des dizaines et des centaines d’écoute, jusqu’à ce que chaque note, chaque subtilité, chaque nuance de Funeral ait été appréciée à sa juste valeur. J’écoutais peu de musique dite “indie” à ce moment et on peut dire que Funeral fut en grande partie responsable de mon adhésion à ce terreau sonore pourtant riche.

Et que dire du côté “universel” de cet album… Sa plus grande période de popularité (2005) coincide avec le début de ma longue aventure en tant qu’employé dans un magasin de disque (que je nommerai pas spécifiquement) ; aventure qui s’est finalement terminée 5 ans plus tard. Je me souviendrai toujours des premiers mois où ce disque était notre bible à nous, disquaires… notre Capital, notre Coran, notre Saint Graal. On le mettait toujours au magasin, au volume maximal (il va sans dire). On en parlait constamment – on décortiquait le tout chanson par chanson, on chantonnait avec Win et Régine, on argumentait pour savoir qui l’aimait le plus cet album avec sa pochette cartonnée cheap (il y avait toujours un mec qui se la pétait “original” pour dire que lui, il n’aimait pas). Quand on montait à Montréal voir un show, on le mettait souvent dans l’auto et la musique accompagnait nos conversations, nos délires, nos débats, nos rires… Bref, Funeral nous suivait dans tous les aspects de la vie : la joie, la tristesse, les amis, les soirées arrosées qui n’en finissent plus, les rudes matins qui s’ensuivent, les premiers ébats amoureux, les marches solitaires, les saisons qui se succèdent à un rythme effréné, la découverte de la vie conjugale, les déménagements, les vacances et j’en passe (comme le show épique de Arcade Fire à la Ukrainian Foundation en début 2007, justement !). Oui, j’écoutais d’autres disques (beaucoup d’autres même) et j’en aimais d’autres beaucoup plus… Mais celui là revenait sans cesse dans mon lecteur. 15 ans plus tard, Funeral investit toujours autant mon appareil auditif. J’en suis venu à me dire que dans plusieurs années, ce sera un des disques que je présenterai à mes enfants en leur disant : “C’est ça que votre père écoutait quand il était cool !”. Et eux ne comprendront pas comment leur vieux père pourrait s’amouracher d’un truc aussi puéril et non-dodécaphoniste (la tendance musicale populaire en 2035 sera au post-messiaennisme – si si).

Mais bon, trève de commérages nostalgiques et parlons en un peu de cet album si exceptionnel. Funeral, c’est une belle histoire d’amour entre un homme (Win Butler) et une femme (Régine Chassagne). C’est aussi une histoire d’amour entre des êtres et un art qu’on appelle musique. C’est une histoire où la mort a aussi sa place (d’où son nom), les membres du groupe ayant perdu chacun des êtres chers avant la sorti de l’album (d’ailleurs, à l’intérieur de la pochette, un dépliant nous invitant à assister à des funérailles). Mais c’est une épopée où la mort se voit transcendée magnifiquement par l’amour, l’amitié, le sentiment de communauté, le désir de vivre et (encore et toujours) la musique ! Les histoires que racontent nos comparses d’Arcade Fire sont souvent tristes mais leur création sonore est tellement gorgée de cette rage de vivre qu’on ne peut s’empêcher de sourire en l’écoutant.

L’album débute avec une des plus grandes chansons de tous les temps, “Tunnels” (premier mouvement d’une tétralogie nommée “Neighborhood”). Quelques notes de piano éparses qui tombent comme une première neige de Décembre et qui te donnent un malin petit frisson, une section de cordes qui se greffe à cette rythmique Rock qui débute tout doucement et qui semble vouloir monter, monter… La voix décharnée, pas vraiment belle, mais tellement émotive de Win Butler qui livre la plus incroyable déclaration d’amour de l’histoire de l’humanité. Et puis tout cela monte et monte encore… La section rythmique s’intensifie – les musiciens s’emballent somptueusement. Et puis la voix miraculeuse de Régine arrive comme une apparition céleste dans un paroxysme des plus troublants (tout en pianotements victorieux). En moins de 5 minutes, on vient de vivre une épopée (dans les tunnels creusés entre nos maisons ; sous la neige). Je VEUX cette chanson à mon mariage (avec du Burzum aussi).

S’ensuit le très beau “Laïka” (Neighborhood part two) avec son atmosphère très particulière de “musette-folk-rock-asiatique” (ou resto chinois avec accordéoniste comme musicien de table). C’est un mariage splendissime entre Neutral Milk Hotel et Talking Heads (où l’on retrouve le plus grand danseur de tous les temps, David Byrne, dont la voix fait beaucoup penser à celle de Win Butler). “Une année sans lumière” fait référence à la grosse panne d’électricité et au verglas que nous avons eu au Québec jadis. C’est une très jolie ballade franglaise mélancolique qui se termine dans un orgasme de guitares vertigineuses. On continue sur le même thème (et accessoirement le quatuor du voisinage) avec “Power Out”, un morceau de rock jouissif apprêté avec une armée de xylophones, une basse qui veut t’envoyer au tapis, des guitares rugissantes et (toujours) ces cordes qui viennent créer cet aspect “chamber rock” que j’adore. À l’écoute de ce titre survitaminé et hurlé par un Win Butler possédé, on se sent d’attaque pour affronter n’importe qui ; n’importe quoi.

L’album se poursuit sur un “7 Kettles” qui vient superbement clore la tétralogie. Retour sur le thème de “Tunnels” en version reposée, avec cette ambiance moitié-folk moitié-quatuor à cordes. C’est beau, très beau ; et c’est pas fini. Pleins d’autres joyaux se succèdent alors : la ballade romantique déchirante qu’est “Crown of Love” (avec son final disco surprenant), l’incrédiiible “Wake Up”, sorte d’hymne bombastique pétrifiant de majesté qui livre un rude constat sur le monde adulte (“Our bodies get bigger but our hearts get torn up”) et qui se conclut sur un final à la sauce Honky-Tonk meets “Lust for Life” d’Iggy Pop… sans oublier la vaporeuse “Haïti”, seule pièce véritablement ensoleillée du disque (mais portant tout de même sur le thème de la mort – vu le pays concerné).

On est déjà essoufflé après ce parcours hors pair quand arrive le gros hit de l’album “Rebellion (Lies)” – ma chanson préférée quand je travaillais dans un dépanneur la nuit ; LA perle qui venait interrompre le flot incessant de médiocrités sonores passant à l’antenne de la radio commerciale que j’étais obligé d’endurer (“passkeu c’est SA que les gens veulent entendre !!!” que me disait mon patron, un sombre imbécile, quand je lui demandait pourquoi cette merde devait jouer en permanence… bon, je m’écarte). Retour à “Rebellin” : ce morceau est un mantra pop ahurissant, avec sa rythmique presque kraut et ses cordes qui partent rejoindre le firmament…

Que dire de “In the Backseat” si ce n’est que son écoute demeure un des moments les plus émotifs de ma vie. C’est tellement bien composé que peu importe qui l’aurait chanté, ça aurait été génial. Mais Régine Chassagne CHANTE ce morceau comme si sa vie en dépendait. Dur de ne pas être en larmes devant cette ballade aigre-douce qui se perd dans les méandres du string-quartet de la bande de Constellation

En conclusion, je vous dirais que des disques plus révolutionnaires que Funeral, il y en a une chiée… Des disques objectivement meilleurs aussi. Mais bordel, je me mentirais si je ne donnais pas la note maximale à cet album qui m’a accompagné pendant près de la moitié de ma vie et qui n’a pas fini de me faire sourire aux larmes.


Si vous avez aimé ce disque, Salade d’endives vous conseille également :

TALKING HEADS – Fear of Music
NEUTRAL MILK HOTEL – In the Aeroplane Over the Sea
PIXIES – Trompe Le Monde
ANIMAL COLLECTIVE – Feels

One comment

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s