Acid Mothers Temple & The Melting Paraiso U.F.O. – Univers zen ou de zéro à zéro

Année de parution : 2002
Pays d’origine : Japon
Édition : CD, Fractal – 2002
Style : Space-Rock / Psychédélique / Noise Rock

Il était 8 heures du soir et je venais tout juste de me délecter d’anguilles grillées dans un petit resto qui m’avait été recommandé par un collègue (au midi, j’expérimentais le Fukagawa-meshi – exquis !). C’était mon tout premier périple à Tokyo et, même après 6 jours, j’étais toujours aussi abasourdi devant tant de grandeur architecturale, tant de couleurs, tant d’activité, tant de gens se pressant dans les rues, les immeubles, les métros… Je vivais un peu le dépaysement qui frappe Bill Murray dans Lost in Translation – mais sans Scarlett Johansson à mes côtés. Après avoir règlé l’addition, je déambulai dans les rues de la capitale nippone, mon regard captant chaque folie visuelle, chaque nouveauté hallucinante. À un moment donné, je décidai d’emprunter une petite ruelle enfumée et particulièrement bondée. Boutiques aux milles odeurs, vendeurs ambulants, artistes itinérants, sex shops aux néons tellement puissants qu’on les croit sur le bord d’exploser… tout cela se dressait à ma droite et ma gauche alors que je tentais de me frayer un chemin à travers la populace. En plein milieu de cette ruelle se trouvait un club underground sous-terrain d’où s’échappait une étrange fumée rose-vermeille. C’est en approchant de la porte en métal rouillé que j’entendis le son… ou plutôt le MUR de sons.

Des sons percutants et désaccordés au possible… C’était un amalgame aussi savant que niais de guitares acides et fuzzy au possible, de basses saturées jusqu’à plus soif, de sons de clavier en forme de soucoupes volantes (+ une batterie lointaine, enterrée sous le déluge sonore). C’était le son du Rock dans toute sa liberté, sans entrave aucune. J’avais l’impression d’entendre The Doors jammer avec les Stooges et Pink Floyd à l’époque du UFO… mais le tout amplifié au carré. Je franchi la porte et payai mon entrée. Lorsque je pénétrai dans la salle, le MUR me frappa en plein dans la cage thoracique. C’était du très lourd. On pouvait à peine apercevoir les musiciens tant la machine à fumer crachait son smog. Ils étaient… peut-être 12… peut-être 30… je sais plus. En tout cas, ils étaient tous habillés de manière très disparate et farfelue – du look nippon ancestral (en kimono coloré) au style hippie-fermier-druidique en passant par la case « bucheron japonais en chienne carottée » (sidérant). Certains arboraient même le look « Lemmy de Motorhead » (tout en jeans et en cuir). Au centre de la masse humaine comprenant filles et garçons, trônait leur gourou spirituel et musical : un grand homme à la barbe extrêmement touffue – habillé d’une longue soutane noire, coiffé d’un chapeau de sorcier et arborant une guitare électrique. Sorte de jésuite désacralisé, notre homme maniait son instrument comme un déchaîné, redéfinissant ses capacités sonores à chaque intervention musclée qui prenait souvent la forme d’un solo enflammé et abstrait. Autour de lui, ses nombreux acolytes, armés d’une panoplie de machines à bruit, s’amusaient eux aussi à déconstruire la musique de la plus intéressante façon.

Cette musique qui emplissait totalement la salle semblait toujours sur le point d’éclater… C’était une sorte de Jam-Rock-Blues malade mental qui montait sans cesse et qui devenait toujours plus fou, plus bruyant, plus déstructuré… Des solos hendrixiens enragés étaient illuminés par des feux d’artifices analogiques produits par la claviériste (qui poussait aussi la chansonnette par moments opportuns avec sa voix très sixties). Dix mille mélodies différentes s’enchevêtraient dans l’infini – on se noyait littéralement dans le reverb. C’était le chaos sous forme sonore. Rien que ça. On aurait dit que huit disques jouaient en même temps. Et pourtant c’était foutrement bon. Génial, même. Cette musique était une forme de drogue inédite s’introduisant dans le corps humain par le tympan. J’hallucinais sous les effets de cette tempête psycho-tronique. Les autres spectateurs semblaient en faire tout autant. Ils étaient soit dans une transe profonde où ils se lançaient violemment contre les murs.

Le deuxième morceau du set, une ballade folk atmosphérique somptueuse (portée par des mantras de guitares acoustiques et de jolies voix féminines), me fit rêver à une forêt brumeuse et ancestrale – où voletaient des créatures fantasques. La violence refit surface avec l’imposante impro suivante, un gros blues abrasif et lourd, mariage satanique entre Black Sabbath et King Crimson époque Starless. Après un climax tétanisant, vint un chant des étoiles des plus mystérieux. S’ensuit le clou du spectacle. Les musiciens revêtirent leurs tuniques de bardes intergalactiques pour mieux nous livrer leur plat de résistance : une épopée de sci-fi médiévale incroyablement épique, sorte de mélange parfait entre la musique cyclique d’un Steve Reich en toge (pour l’occaz), la musique du Moyen-orient, le Prog et le Post-rock. Un grand monument noir.

Le show se conclut avec un rappel incroyable qui faisait penser aux oeuvres tout aussi désaxées des Boredoms (leurs compatriotes). Des rires insolites dignes des éternels Mothers of Invention qui deviennent de plus en plus malsains avant de se muter en un langage extraterrestre-schizophrène (on dirait une pièce de théâtre Nô sur l’acide). Le délire lyrique implose soudainement et est remplacé par le chant des oisillons… Fin ambigüe s’il en est. Nos musiciens ne nous laissèrent pas le temps de comprendre ce qui était arrivé et s’en retournèrent dans un nuage de fumée insolite. Nous n’avions même pas eu le temps d’applaudir, trop sous le choc. Quand je revins à mes sens, plus tard, ils étaient déjà loin – retournés dans leur commune interstellaire (en plein coeur d’une clairière d’étoiles impossibles). Je rentrai à mon hôtel à pied, la tête pleine de cette brume indicible…

Note : Évidemment, je ne suis jamais allé au Japon.


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