Fluisteraars – Bloem

Année de parution : 2020
Pays d’origine : Pays-Bas
Édition : LP, Eisenwald – 2020
Style : Atmospheric Black Metal

Le black métal, ce ne sera jamais que de la musique. C’est surtout de la musique, mais chaque note est en vérité suivie d’une traînée de poussière sulfureuse que l’on appelle souvent, pour faire court, la scène. Et quiconque s’intéresse au genre, s’y intéresse vraiment, sait que c’est très sérieux que ces choses-là. On peut se moquer de la gravité et du solennel dans lesquelles le black métal entend se drapper, c’est permis, mais on finit toujours par comprendre qu’il s’agit de quelque chose d’essentiel, sans quoi le genre ne serait que ça, un genre… Non, messieurs, le black métal c’est plus, tout simplement parce que ça se veut plus, et que ça suffit à en faire quelque chose de somme toute assez sérieux, comme l’est une église, par exemple. On peut rire dans une église, mais ses vitraux et ses statues de saints ne rient pas et elles demeurent là, elles, survivant à notre manque de sérieux depuis des siècles. On peut les détruire, les réduire à néant, mais on ne peut faire qu’elle n’ait pas été là, glacées, sévères et intransigeantes.

L’église de Fantoft, brûlée en 1992, puis reconstruite et désormais protégée par une grille.

Comme l’Église, cette fois avec un grand E, le black métal est lui aussi plus ou moins gardien d’une orthodoxie, avec ses propres dogmes, ses rituels, ses schismes et ses interdits, ses blasphèmes. Malheurs à qui s’éloigne de la ligne de conduite de façon trop imprudente : c’est l’excommu- nication. L’hérétique se voit dès lors taxé de toutes les pires épithètes, poseur en tête. On se rappelle tous le sort qui fut réservé en 2013 aux baristas du groupe Deafheaven, sort qui était peut-être immérité, au fond, tant Sunbather est loin de toute forme de black métal et plus proche d’un groupe comme Envy lorsqu’on y réfléchit bien. La formation aurait eu beau donner dans quelque chose qui se rapproche du bm par la suite, le mal était fait. On peut aussi repenser à Liturgy et à leur fumeuse tentative d’ultra-sophistication du genre. Ces derniers – particulièrement le leader du groupe, Hunter Hunt-Hendrix, également responsable d’un manifeste hilarant et empreint de l’intellectualisme le plus creux qui soit – ont eu droit à leur lot considérable d’infamie. Mon intention n’est pas ici d’invalider ces deux groupes ou de poursuivre leur mise au pilori, mais bien de rappeler que dans la grande chapelle du black métal, n’entre pas qui veut. Le sépulcre est très bien gardé et l’innovation, si elle est parfois accueillie à bras ouverts – pensons à DSO ou à Blut Aus Nord – demeure le plus souvent suspecte. S’il est possible de naviguer à travers les possibilités, tout de même assez large, du genre, il en demeure que le musicien black métal se positionne toujours en fonction de l’orthodoxie, qu’il le veuille ou non. Il est même possible que ce soit ce respect d’une forme donnée qui soit garant de la liberté d’intégrer des influences extérieures au genre. « Un homme, disait Chesterton, doit être orthodoxe en la plupart des matières, sinon il n’aura jamais le temps de professer ses propres hérésies ».

Par ce détour légèrement scolastique, j’ai voulu diffuser l’angoisse qui pouvait nouer le cœur du dévot à la vue de la pochette de Bloem, un des plus beaux albums de black métal de 2020. C’est assez rare que l’on puisse décrire comme beau un album de black métal, mais le terme est ici juste. Oubliez la pochette. C’est très joli, peut-être trop, je vous entends. On est aveuglé par le côté un peu post-rock de la photo, on croirait à un nouveau tome de Sun Kil Moon, on voudrait ces fleurs d’un bleue franc et non d’un rouge comme celui-là, qui ne fait qu’ajouter à l’équivoque. Bleues, ces fleurs auraient le mérite de ne pas mentir sur les intentions que l’on prête à Fluisteraars à la vue de la couverture. On se dit que ces Hollandais font dans le sentimental, dans le mièvre, qu’il s’agit encore une fois de non-initiés qui se sont essayés au cascadian… C’est peut-être vrai pour le premier qualificatif, mais le reste n’est que niaiserie. Si je donne l’impression d’offrir ici un plaidoyer en faveur de la conformité de l’album à une sorte de critère kvlt, c’est que je le fais. Je le fais parce que je suis conscient de ce qu’on pourrait reprocher à Bloem, si on se tient au point de vue le plus superficiel. Je tiens donc à m’élever fermement contre ceux qui verraient dans cet album un blasphème et une lubie pseudo-black métal, mais également contre ceux qui rejettent du revers de la main ce réflexe de dogmatisme que l’on attribue, à raison, aux membres de la scène. Je reconnais la validité de ce caprice d’enfant, de cette chose puérile, mais fondamentale, qu’est le black métal dans son ensemble. Et cet album, le 3ème des néerlandais de Fluisteraars, cet album fleuri et ensoleillé, est un album de black métal.

D’accord, la pochette n’évoque rien de sordide, de douloureux ou même de victorieux, mais est-il interdit au black métal de donner dans le sublime et dans la beauté périssable du printemps ? Si on nous parle sans cesse de la neige et du froid, c’est forcément qu’on est préoccupé, comme devrait l’être tout septentrional, par le dégel et l’arrivée de la verdure. Et bien le voici, ce dégel. Voici de bien belles fleurs de sang, qui mourront bientôt, mais qui auront été splendides pendant ces quelques mois où elles furent dressées vers le soleil. Je ne vois pas pourquoi le pouvoir que possède le black métal, dans ses formes les plus mélodieuses, d’évoquer des moments triomphants et radieux, serait réservé à la horde de plus en plus omniprésente de groupes qui donnent dans le néo-romantisme nationaliste. La musique de Fluisteraars évoque toute autre chose que ce à quoi le genre nous a souvent habitués, mais rien qui ne soit vraiment étranger à la sensibilité qui l’a toujours traversé. On s’éloigne peut-être de la lettre, délaissant la nuit pour le soleil de midi, mais pas de l’esprit.

En fait, on ne trouve sur l’album rien de profondément subversif ou d’iconoclaste. Pour aller dans le concret : pas de shoegaze, de d-beat, ni même de post-rock ou de post-métal. On dénote des éléments quelque peu extérieurs au genre, mais ce ne sont jamais des moments qui semblent venir contaminer l’essence du son de Fluisteraars. Tout est construit de la façon la plus organique qui soit, ces moments baroques étant eux-mêmes constitutifs de ce qui nous rend l’album aussi charmant (le meilleur exemple étant l’immense Eeuwige Ram, pièce maîtresse de l’album, quoique la plus courte).  C’est évidemment très accessible, mais MGLA aussi ce l’est et je vois rarement des gens le leur reprocher, alors même que nos Polonais ont encore une fois cette année étoffé leur inconsistante discographie d’un nouvel album assez médiocre et endormant. Donc, passons pour l’aspect facile à digérer… À 33 minutes, c’est peut-être un peu court, mais sans être incomplet. Un peu comme l’été, on en prendrait volontiers davantage, mais sans que la brièveté ne puisse atteindre d’aucune façon la beauté de ce qui vient de se terminer. On a ici un black métal estival, qui se tient bien droit, quoique penché vers le mélodique et l’atmosphérique dans sa définition large. Plus proche des groupes de 3e et de 4e génération que de la scène norvégienne originelle, Fluisteraars témoigne – pour qui en avaient encore besoin – de la pétillante santé du black métal en 2020. Une belle prise de risque, au final assez prudente.


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