Michael Pisaro – Fields Have Ears (6)

Année de parution : 2012
Pays d’origine : États-Unis
Édition : CD, Gravity Wave – 2012
Style : Musique électro-acoustique, Field Recordings

L’univers affligé. Un guitariste errant, sans le sous, triste comme les pierres. Il va de ville en ville, vêtu de lambeaux gris, jouant la musique la plus désolée du monde entier. Guitare éparse et vétuste… quelques notes qui se perdent dans les échos langoureux des rues mornes et achalandées. Personne ne porte attention à lui. Il déclame ces quelques accords au vide, la larme à l’oeil, les lèvres fendues d’un rictus douloureux… Ses mains sont gelées. Le vent d’automne est impitoyable ; glacé et soupirant. Chaque humain qui passe devant lui est comme un insecte géant. Regards frigides et mauvais. Ils portent des costumes du dimanche. Dimanche funéraire. Vestes et par-dessus noirs. Chapeaux froissés. Mines grises. Le guitariste pleure maintenant. À chaudes larmes. Tout le monde l’ignore. Ses larmes coulent à flots, dans l’indifférence totale. Quand il sera mort, peut-être réagiront t’ils enfin ? Peut-être sera t’il perçu comme un génie ? Quand ses membres transis auront eu besoin d’être amputés l’hiver prochain (cet hiver qui ne vient jamais, car l’automne paraît éternel et impassible), sera t’il louangé, aimé, acclamé ? Il continue sa morne offrande usée… Parce qu’il ne sait rien faire d’autre. Les lampadaires grésillent. Le vent mugit encore. Les voitures passent à un rythme effréné ; le bruit de leur suspensions rouillées résonne dans la fin du jour.

Entre chien et loup… Le Soleil semble se coucher depuis des millénaires sur une ville déjà endormie depuis des siècles… C’est comme si il n’y parvient pas. Le Soleil est une plaie crevée et il expire douloureusement à l’infini, dans une douleur terrible et rance. L’azur est maculé de son sang vermeil, cramoisi, rosâtre. Un vieux fou à l’apparence plus déglinguée que notre piètre protagoniste passe et dit : “On a tué le ciel. Sa sève putrescente coule à grosses gouttes et empoisonne notre air, empoisonne nos cours d’eau, empoisonne nos âmes, empoisonne nos vies… C’est un temps de sorciers, de cafards et d’électricité… Oh, ils sont morts. ILS SONT MORTS ET ILS NE LE SAVENT PAS ENCORE !”…. Puis, l’étrange humain, mi-clochard mi-savant, s’en va mollement dans la nuit qui n’arrive pas à naître, le regard triste, la mine grise, la peau suintante, les vêtements déchiquetés, la barbe grisonnante, ses yeux de biches crevés…


Le musicien délaissé est maintenant accroché à l’arrière d’un wagon de train industriel. Rouille, graffitis défraichis et puis… ce son réconfortant, monotone, régulier. Le passager clandestin a l’estomac tenaillé par la faim et grugé par des vers naissants… À moitié endormi, moitié délirant ; il voit défiler la ville croupissante ; comme une toile de Giorgio De Chirico. Puis ce sont les plaines, lasses et accablées. Et enfin : la forêt noire. Là où croupissent les ténèbres originelles. Les ombres sont toujours avides, elles aussi… Il voit des spectres y voleter ça et là, des feux follets, des lampyres chatoyants. Foisonnement de couleurs moribondes, qui s’étiolent, bientôt échues…

Le guitariste pourrait se laisser tomber. Ce serait tellement facile. Laisser les rails et les galets dévorer sa peau, rompre ses os, déchiqueter son être tout entier… Se laisser engloutir par la gueule grande ouverte du crépuscule. Mais le chant des oiseaux nocturnes le détourne de ce sombre dessein. Il essaie de repenser aux événements… À la maison… Cette maison fatiguée et gémissante qu’il a du quitter, faute de pouvoir la maintenir… Au jardin flétri, envahi par les mauvaises herbes qui grugent tout. Jardin gris, pourpre, cramoisi, laissé à l’abandon. Jardin qui jadis fut magnifique, luxuriant, coloré… entretenu. Entretenu par elle… Il revoit la balançoire en lambeaux, là où elle aimait s’asseoir les derniers mois, fatiguée, tellement fatiguée, mais pourtant souriante… Le corps ravagé, le mal qui la bouffait toute crue, qui l’anéantissait un peu plus à chaque jour, le mal qui gruge, avide, toujours plus avide… Il repense à son dernier souffle… NON, ça ne se peut pas ! Elle ne peut pas être morte !!! Ça ne peut pas être vrai….

Elle est morte.

Mais son sourire était vrai. Beau, pur, intense, vivant. Elle fut vivante jusqu’à la fin. Plus vivante que lui ne l’a été presque toute sa vie.

Elle demeure en lui. Nul besoin de la fuir. Elle n’est que bienveillance. Elle le guidera. Le train roule encore, vers un ailleurs encore inconnu. Quelque chose à changé autour de lui… C’est presqu’imperceptible au départ mais il réalise soudainement.. que la nuit est enfin tombée, apaisante, recouvrante, bienfaitrice. Et il y aura un lendemain. Dans le ciel étoilé, il aperçoit le visage d’une femme.


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