Sarah Davachi – Figures in Open Air

Année de parution : 2020
Pays d’origine : Canada
Édition : CD, Late Music
Style : Drone, Ambiant

Partir en tournée. Grimper dans un avion pour rejoindre des gens qui veulent nous entendre. Faire résonner une première note dans une salle que l’on découvre pour la première fois, ou que l’on connaît trop bien, et en savourer la sonorité. Rencontrer des gens, beaucoup de gens. Comme plusieurs artistes, Sarah Davachi devait effectuer cette routine afin de donner vie à son plus récent album, “Cantus, Descant”. Son nombre d’arrêts s’annonçait ambitieux, son plus long trajet en carrière. Mais voilà, c’était 2020, l’année des projets que l’on quitte à contrecœur. Pour faire venir la tournée à nous, la musicienne canadienne fait paraître un album double de captations en direct. Entre Berlin et Montréal, “Figures in Open Air” nous révèle une facette musicale de Davachi qui, jusqu’ici, ne pouvait s’offrir à nous que dans une salle sombre, au milieu de spectateurs venus pour être transportés par sa musique minimaliste et méditative.

“Figures in Open Air” s’ouvre sur des notes planantes à la guitare qui… Attendez. De la guitare? Sur un album de Sarah Davachi? En voilà une surprise. Mais oui, l’album s’ouvre bel et bien sur une guitare aérienne qui laisse pousser des notes espacées par vagues, nous laissant presque croire qu’il s’agit du jeu de Loren MazzaCane Connors. Elle cède graduellement sa place à l’orgue, avec lequel Davachi invoque un drone qui conserve la notion d’ondulations avant de s’accoupler avec un synthétiseur pour rejoindre des textures cosmiques, quasi new age, qui se superposent les unes aux autres. Du haut de ses 53 minutes, cette composition captée à Berlin nous transporte ensuite au centre d’oscillations et d’augustes accords d’orgue qui trahissent l’amour que la musicienne porte envers le rock progressif. Les envolées hypnotiques s’estompent doucement, laissant éventuellement leur place au retour des notes éparses à la guitare pour nous annoncer la fin de ce premier voyage. 

Outre la guitare, cette prestation permet également d’introduire un nouvel instrument qui se fait sentir tout au long des deux généreux disques de cette compilation : la salle dans laquelle elle est enregistrée. Captées de manière très sobre, les pièces résonnent dans l’espace où elles ont été créées tout en absorbant leur contexte physique. Des gens qui toussent, un plancher qui craque, une porte qui claque; tous ces éléments qui pourraient passer pour des distractions font désormais partie intégrante de l’expérience. En ces temps où assister à un concert semble relever de la pure folie, ces impondérables semblent soudainement cruciaux pour apprécier l’oeuvre de Davachi dans sa totalité. 

Après avoir passé près d’une heure à se laisser bercer par l’inconnu, nous revenons en terrain plus familier avec une version de “Ruminant”, qui apparaît sur son album double “Cantus, Descant”. Non seulement retrouvons-nous des airs connus, nous renouvelons également avec ce jeu immédiatement identifiable qui met l’accent sur la beauté dénudée de l’instrument en évoquant des mélodies sereines et contemplatives. S’ensuit un extrait d’un concert enregistré à San Francisco qui marque le retour à ces nappes de synthétiseurs qui s’entrecroisent et se façonnent au rythme de la photosynthèse. Ses échos caverneux nous plongent dans une atmosphère enveloppante et empreinte de mystère pouvant rappeler le travail pour chorale de Giulio Aldinucci. 

Puis vient une autre performance de près d’une heure enregistrée au Rockfeller Memorial Chapel de Chicago. Tandis que les bruits de la salle colorent l’enregistrement, Sarah s’applique à créer un drone qui s’apparente à une valse qu’on aurait ralentie jusqu’à la transformer en hymne solennel. Éventuellement, deux cors français s’invitent et la composition atteint une autre dimension. Les accords deviennent graduellement plus graves, monumentaux. Le dernier droit est particulièrement poignant, les mélodies s’épanouissant pour en laisser jaillir une lumière exaltante qui nous caresse l’âme, tandis que les ponctuations des cuivres nous ramènent fermement sur terre par leur chaleur magnifiquement humaine.

“Canyon Walls” est une autre pièce qui apparaît sur “Cantus, Descant”, mais qui est ici dépourvue de voix. L’enregistrement est plus brut, nous donnant l’impression de prendre part à cette séance parmi les reniflements, les bruits de frottements et un grincement constant. Mais surtout, on entend Sarah Davachi sur un orgue datant environ de 1890. On l’entend laisser voguer ses mains sur des mélodies qui nous semblent spontanées. Un hymne à la beauté. Comme c’en est presque devenu une habitude depuis quelques albums, la pièce bascule subitement vers d’autres sonorités, scintillantes celles-là.   

Pièce qui clôt magnifiquement son plus récent album, “Diaphonia Basilica” se charge également de laisser les dernières impressions de “Figures in Open Air”. Enregistrée au Gesù de Montréal lors de son passage en 2018, la pièce est présentée sous un nouveau jour avec l’ajout d’un violon, d’une voix et d’un cor français qui lui donne des airs d’introduction à une pièce de Godspeed You! Black Emperor. On attend seulement les échantillons de voix annonçant l’apocalypse et ça y’est.

En se présentant comme un compagnon à “Cantus, Descant”, “Figures in Open Air” pourrait passer pour une écoute facultative ne concernant que les plus fervents admirateurs de la prolifique compositrice canadienne. Et s’il est vrai qu’un peu plus de deux heures trente de musique peut sembler excessif pour l’oreille curieuse mais sans plus, il n’en demeure pas moins que son contenu est tout aussi essentiel que l’album qu’il est censé accompagner. Les deux pièces maîtresses de cette compilation, “Live in Berlin” et “Live in Chicago”, nous permettent d’apprécier l’étendue du talent qu’a Sarah Davachi pour laisser ses compositions se déployer lentement, presqu’à notre insu, en ne perdant rien de son caractère captivant. Bien au contraire.

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