Artiste(s) inconnu(s) – Japanese Temple Music (Zen, Nembutsu And Yamabushi Chants)

Année de parution : inconnue
Pays d’origine : Japon
Édition : Vinyle, Lyrichord
Style : Field recordings, Shōmyō, musique traditionnelle japonaise, Drone

Ok. À la première écoute, ce disque fait peur en TABARNAK. Je sais que ce recueil de musiques pratiquées dans les temples japonais est censé être “Zen” (c’est dans le sous-titre, pardi)… mais je sais pas… Pour moi, on dirait la musique qui pourrait jouer en fond sonore dans un petit village, en pleine nuit, alors que les yōkai (démons japonais malveillants, aux attributs physiques se rapportant autant aux humains qu’au animaux) enlèvent et dévorent des enfants sous la lune vague… Différences culturelles notoires qui me séparent des Nippons, qui eux, voient là une musique invitant au calme, à la sérénité ; à faire le “vide” en soi… Alors que moi, petit blanc-bec nord-américain, j’imagine une pléiade de scénarios plus cauchemardesques les uns que les autres.

Cette musique est bien évidemment “autre” pour moi (et pour beaucoup d’entre vous, chers lecteurs). C’est de la musique d’un autre temps, de l’autre bout du monde, de l’est lointain ; qui nous provient des racines folkloriques du pays le plus fascinant du monde, le pays le plus fou, le plus énigmatique, le plus ensorcelant… Et ensorcelante, cette musique l’est. On peut s’y perdre littéralement, à mi chemin entre délice extatique et vertige troublant.

Sanctuaire shinto de Fushimi Inari à Kyoto, v. 1880

Les enregistrements ici gravés ont été enregistrés à Kyoto, ville japonaise de la région du Kansai, au centre de Honshū (la plus grande île du Japon). Ancienne capitale impériale du pays (de 794 à 1868), elle demeure aujourd’hui un joyau d’histoire et de culture, avec ses palais impériaux, ses nombreux temples boudhistes et ses sanctuaires shinto… Kyoto demeure le centre religieux de tout le Japon. À travers le disque ici chroniqué, on se concentre uniquement sur l’aspect bouddhiste de la chose.

On à donc affaire à des field recordings de chants bouddhistes tout ce qu’il y a de plus authentiques, accompagnés d’instruments traditionnels tels le “Kei” (un lourd bol métallique martelé), le “Mokugyo” ou “poisson de bois” (un instrument percussif taillé dans le bois et générant des sons caverneux), le “Taiko” (un tambour), le “Rin” (une petite clochette), le “Horagai” (instrument à vent fabriqué à partir d’une coquille de Triton géant pêché en mer) ou encore le “Shakujo” (un sistre composé de multiples anneaux qui produisent des sons métalliques en s’entrechoquant ; le Shakujo est aussi la partie supérieure d’un bâton de pèlerin appelé “khakkhara”)… Bon, même si tout ceci me fascine au plus haut point, j’ai du en perdre plusieurs. Mais cette énumération d’instruments totalement atypiques pour nos pauvres oreilles occidentales nous rappelle qu’on est totalement “ailleurs” ici… La langue est différente, le vocabulaire sonore l’est tout autant.

Provenant de Chine, les chants bouddhistes (ou “Shōmyō”) sont introduits au Japon au VIème siècle. Après 894, le Shōmyō japonais se détache des influences chinoises (car le Japon cesse alors définitivement ses missions en Chine). Le style évolue alors à sa manière à travers les siècles ; selon différentes écoles de pensée (qui s’affrontent parfois)… Le Shōmyō est un plain-chant pentatonique qui peut s’apparenter (un peu) aux chants grégoriens. Mais bon, ne vous attendez pas à entendre du Hildegarde von Bingen par ici…

Le tout se déroule ainsi : en guise d’ouverture, un instrument percussif est frappé de manière répétée ; de plus en plus vite. Puis une cloche solennelle (et disons le, un peu austère) lui répond dans l’obscurité… Elle introduit le chant des moines. Les voix sont parfois superposées, parfois en canon. Elles déclament des poèmes (les “wakas”) de la manière la plus astringente possible. Il n’y a pas d’émotion ici. Pas de lyrisme. C’est un chant qui renvoie à la discipline de soi, à la foi, à la purification de l’être… Un espèce de long drone vocal qui recouvre tout, qui peut troubler à première écoute mais qui nous entraîne imperceptiblement vers un état de grâce léthargique/neurasthénique. Le gong, les clochettes et autres instruments refont surface ça et là au travers du mur vocal quasi monocorde… Et bordel que c’est spécial. Magnifique et spécial. En fait, ces instruments marquent la transition entre un poème chanté et le subséquent. Et après la série de courts chants, un tintamarre sinistre et presque proto-industriel (composé de Rin, de Nyo et de Shakujo) retentit pour signaler la fin de la prière… Les échos s’en vont mourir dans l’éther.

Le disque comprend aussi un chant solitaire, celui d’un vieux prêtre respecté par ses pairs, qui s’accompagne lui-même au Kei et au Mokugyo. En temps que soliste, il se permets une plus grande flexibilité dans ses choix de sutras (ou sujets de discours). Le martèlement constant des instruments me fait ici presque penser à des oeuvres proto-électroniques (Varèse, Cage, etc…).

Je ne vais pas m’épancher davantage mais ce disque, c’est définitivement une porte ouverte sur un autre monde, une autre époque, une autre spiritualité, une autre manière de voir la vie. C’est le genre d’expérience sonore subjuguante que tout mélomane ayant les oreilles VRAIMENT ouvertes se doit de vivre subito presto… J’en suis à mon cinquième tour de platine et je suis de plus en plus envouté ; la tête gorgée d’images qui ne sont plus des clichés de films d’épouvantes… mais des images pas moins perturbantes ni fantasques. Un vide intersidéral. Des volutes de fumées éternelles. Un trou noir qui grandit, grandit, grandit en moi. Et le recueillement qui vient, malgré l’aridité…


Si vous avez aimé cet album, Salade vous conseille également :

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s