15 Bruits de Fonds à écouter avant de trépasser : Épisode 1 – Jean Lupien

Illustration : Jonathan Arsenault

15 pièces seulement… 15 morceaux importants, essentiels, qui nous font chavirer, qui nous ont accompagné à travers joies et peines. Des morceaux qui feront partis de nous jusqu’à la fin. 15 Bruits de Fonds à écouter avant de trépasser. Tel est le concept. Tel est l’exercice trépidant (et avouons le : cruel) auquel nous convoitons différents mélomanes, qu’ils soient musiciens ou non.

Vos amis Salade d’endives (barista à la mixologie) et Jonathan Arsenault (dessinateur officiel de Bruit de Fond) vous invitent dans l’univers musical bien particulier d’une nouvelle personne à toutes les deux semaines.

Un mix de 15 pièces qui s’enchevêtrent à merveille (ou : du mieux possible, tout dépend de la matière première) avec une pochette personnalisée conçue par l’incrédible Jonathan (inspiré lui-même par l’écoute du dit mix).

Si vous aimez le travail de Jonathan, encouragez-le en allant visiter son instagram. Vous pouvez aussi lui envoyer des disques de noise japonais ; il n’en a jamais assez.


Pour cette première édition, mon cher ami, l’artiste-peintre Jean Lupien s’est attelé à la rude tâche de choisir ses 15 essentielles. Il nous convie à un bal un brin schizoïde, en dents de scies, à travers post-punk, goth-rock, indus, rock progressif, art rock, hurlements de sorcière satanique, rock choucroute planant et heavenly renversant de magnificence. Voici d’ailleurs la track-list :

  1. King Crimson – Starless
  2. Kiling Joke – Exit
  3. Painkiller – Pashupatinath
  4. Peter Hammill – A Better Time (Acapella)
  5. Peter Gabriel – The Family and the Fishing Net
  6. Skinny Puppy – T.F.W.O.
  7. Einstürzende Neubauten – Halber Mensch
  8. Popol Vuh – Hosianna Mantra
  9. Nick Cave & The Bad Seeds – Oh My Lord
  10. The Wake – Silent Siren
  11. John Cale – Buffalo Ballet
  12. Diamanda Galas – Wild Women With Steak Knives
  13. Corpus Delicti – Lorelei
  14. Harmonia – Walky Talky
  15. Lisa Gerrard & Pieter Bourke – Sacrifice

Je me suis entretenu avec le principal intéressé afin de savoir ce qui a motivé ses choix. Nous avons discuté de musique (bien entendu) mais aussi de son art et de son amour indéfectible envers les canidés.

Salut Jean ! De un, un énorme merci de t’être plié à l’exercice et d’être celui qui initie le bal de cette nouvelle série de mixtapes très personnelles… Connaissant assez bien tes goûts musicaux qui sont, ma foi, hautement diversifiés, j’imagine que le choix des pièces a été des plus essoufflant ?

C’est avec plaisir cher ami que je me prête à cet exercice et te remercie pour cette invitation. Effectivement les choix ne furent pas aisés… Il y a tellement de chef-d’œuvres musicaux et bien humblement j’en ai sûrement oublié quelques-uns, voire plusieurs ! On recommencerait le jeu aujourd’hui que le résultat serait probablement fort différent ; d’où le plaisir de participer.


Tu débutes en force avec ce qui est fort probablement mon morceau préféré de King Crimson, le très sombre et mélancolique Starless. Parle moi un peu de ton amour pour King Crimson. Comment les as-tu découvert ?

Le choix de starless s’imposait à moi comme ouverture… C’est une pièce qui a une profondeur abyssale, qui fut hyper importante à une certaine période de ma vie. J’y ressens toujours les mêmes émotions ; même après toutes ces années. C’est une pièce que je redécouvre encore aujourd’hui. C’est un monumental chef-d’œuvre.

J’ai découvert Crimson en secondaire un au parc Lafontaine en roulant un bon tabac drum (et quelques herbes magique pour accompagner). À travers la bande de joyeux lurons qui étaient aussi de la partie, il y avait un mec plus âgé (secondaire 5) qui avait apporté sa radio cassette portative et qui faisait jouer des trucs… Soudainement j’entends une pièce qui ne me disait rien mais qui a capté mon attention. J’écoutais avec attention, complètement saisi et absorbé par cette mélodie douce et émotive… Je venais d’entendre la pièce titre de “In The Court of the Crimson King” pour la première fois. Le lendemain j’achetais de ma poche mon tout premier disque prog. Ce fut le début d’une merveilleuse histoire d’amour avec le groupe (et le genre en général)… Et au fait, j’ai payé mon premier vinyle de KC pour la modique somme de 5,99$ ! Les temps changent.

Jean et quelques uns de ses (nombreux) disques


On dénote la présence de plusieurs morceaux qui tombent sous la bannière assez large de la “musique industrielle” dans tes choix (Killing Joke, Skinny Puppy, Einstürzende Neubauten, même la pièce de Peter Gabriel a une rythmique un peu indus). Qu’est-ce qui t’a ouvert la porte de cet univers musical si particulier ? Et qu’est-ce qui te fait vibrer la dedans ?

Reculons un peu à l’époque du contexte de l’apogée des musiques industrielles… Tatcher, Reagan, le mur de Berlin, la Glasnost, la guerre du Kosovo, l’apartheid, la ploutocratie… Voilà certaines des milles et unes raisons qui m’amènent à ce style qui est pour moi une une forme de catharsis pour tenter d’expier l’innommable. La rage saine et dénonciatrice, à la fois crue et pure. Des groupes et artistes qui composent d’une manière nouvelle (avec des anti-instruments, symboles probants de toute la laideur ci-haut évoquée), de manière intelligente et libre… Prends Einstürzende Neubauten (“les bâtiments neufs croulants”, en français). Tu entends tout le tumulte qui les habitent. C’est exquis et encore terriblement actuel… Voilà un peu ce qui m’a fait tomber en amour avec ce genre qui me fait d’ailleurs toujours autant vibrer.

Du côté des trucs plus expérimentaux, tu n’es pas allé de main morte avec une pièce du groupe Painkiller (avec l’inimitable John Zorn au saxo criard) qui mélange dub ambient, free jazz et grindcore explosif… Et tu as aussi sélectionné Diamanda Galas (probablement son morceau le plus terrifiant). Qu’est-ce qui t’allume dans la musique avant-gardiste/jusqu’au boutiste ? Qu’est-ce que tu vas chercher là dedans ?

Que dire de Zorn ? Sinon que c’est un des génies musicaux des 20ème et 21ème siècle (et aussi un des plus “workaholics”). C’est un des artistes qui me fascinent le plus. Pour ce qui est de mon choix de piste, cela s’est arrêté sur Painkiller, son groupe avec Mick Harris et Bill Laswell. À l’écoute de Painkiller, je ressens la souffrance de l’âme de l’humanité entière, les tortures imposées par les puissants. J’adore l’intensité et la violence exprimées ici… On dirait que les musiciens canalisent tout ce qui a été trop longtemps enfermé en nous. En tout cas, pour moi c’est une cure maléfiquement magnifique lorsqu’on s’y laisse imprégner totalement et sans retenue.

Diamanda… c’est ma déesse du deuil. Une voix sans pareille, unique, évocatrice. Lorsque je vis une profonde perte, je me tourne vers elle peu importe le disque. La pièce sélectionnée, “Wild women with steak knives”, me fait penser aux femmes abusées, battues, exploitées… à ces pauvres junkies à l’âme perdue.

Tu veux savoir c’est quoi Diamanda ? Et bien essaie cette expérience : Premièrement tu mets le disque sur la platine. Ensuite tu mets le volume au milieu (pas trop fort, pas trop doux). Tu allumes quelques chandelles ci et là dans ta salle d’écoute. Puis tu fermes toutes les lumières et tu écoutes attentivement. Je pense que c’est la manière la plus efficace de plonger dans l’œuvre aussi émotive et singulière qu’est celle de la sombre déesse. Et c’est là que son message passe le mieux aussi.


C’est pas vraiment une question mais Popol Vuh c’est bon en tabarnak. Je veux tes impressions sur ce projet musical tellement unique (en passant, je suis jaloux de ton coffret)

Popol Vuh, c’est une de mes plus belle découverte sur le tard (et pour ce qui est du coffret c’est un peu grâce à ton information ; je t’en remercie d’ailleurs sincèrement). Une émotion pure, spirituelle, un profond sentiment de sérénité. Le côté minimaliste et sans fioriture de Popol Vuh vient me chercher particulièrement. C’est le reflet musical de l’âme intérieure.

Je sais que tu peins beaucoup (tout le temps ?) en écoutant de la musique. Quelle importance/influence la musique a-t-elle sur ton art ?

Oui je peins beaucoup normalement mais depuis ces derniers mois je suis relativement en pause. La musique n’as pas d’influence pour moi lorsque je peins… C’est une fusion naturelle des deux élément du moment de l’instant. Cependant, bien souvent, pendant la préparation des couleurs et du médium, des albums jouent à tour de rôle dans mon atelier… et soudainement c’est le déclic : la fusion se crée, ça parle en dedans et donc je me lance. Pendant ce temps, l’album se répète et répète jusqu’à la fin du tableau, jusqu’au vide absolu (en moi). Alors à ce moment là je sais que le tableau est complété.


Quels sont tes peintres préférés ?

Riopelle, Pollock, Marcelle Ferron, Borduas, Paul Klee, Miro, Picasso, les peintres russe d’avant garde, Soulages que j’adore particulièrement. Certains peintres allemands aussi .


Pour continuer dans la peinture, tu travailles sur quoi présentement ? Et comment as-tu trouvé le fait de créer durant la dernière année, dans un contexte complètement inusité ?

En ce moment je pense beaucoup à une immense fresque dont j’ai commencé certaines parties lentement mais avec une intensité féroce qui m’habite à l’idée de ce projet. Ce sera une oeuvre violente, à la fois sombre et lumineuse. Je suis forcément inspiré par notre époque : la pandémie, la folie des hommes… Mais je pense aussi à l’espoir d’un monde futur plus connecté à la terre.

Cantara


Tu travailles aussi dans un hôpital en temps que préposé à l’hygiène et à la salubrité. De un, merci beaucoup de travailler corps et âme (nuit et jour) à détruire cette saloperie de virus alors que des connards se plaignent de devoir porter un masque quand ils vont à l’épicerie (bon, je m’écarte)… Et de deux, la dernière année, aussi spéciale qu’elle fût pour monsieur tout le monde, a dû être particulièrement éprouvante pour toi… Est-ce que cela a influencé tes écoutes ? As-tu justement écouté des trucs plus sombres, à l’image de l’époque trouble que nous traversons ? Ou bien, au contraire, tu as écouté des trucs plus doux, légers, enchanteurs (afin de sublimer le pathos) ?

Au nom de toute les personnes en première ligne : merci pour ton support.

Effectivement, la dernière année fut très éprouvante : décès d’un collègue (Covid) décès de la fille d’une collègue (Covid encore), dont la mère a encore de sérieuses séquelles… Des blessures intérieures profondes subies alors qu’impuissant, j’assistais à toute cette folie, à voir des camarades de travail à bout vu la surcharge qu’on leur impose… Je me demande comment je fais parfois pour passer au travers sans voir mes amis (es), à ces moments perdus avec eux et elles, autour d’une bonne table, à écouter de la musique ensemble, discuter, échanger et cela depuis plus d’un an…

Honnêtement je n’ai pas écouté vraiment de musique au début de la crise. Ce n’est que récemment que le goût est revenu et ce, graduellement. J’avais plus besoin de faire le vide du mieux possible en me connectant avec la simplicité de la vie, la beauté de mère nature. J’ai refais le plein lentement sans forcer et honnêtement je ne vois plus la vie ni la société de la même façon. En espérant que les générations futures ne feront pas les mêmes erreurs que nous avons faites.

Oui il y a eu des petits moments d’écoute (d’abord de la musique très sombre puis graduellement des trucs plus éclatés ; ce qui est bon signe). il est impératif du moins pour ma part de se nourrir de ce qui peut nous faire du bien. L’art, quelqu’en soit sa forme d’expression, est un excellent outil pour se connecter à soi même. Qui est le plus grand artiste ever ? C’est juste à côté de vous : mère nature et ses cadeaux de la vie. Il suffit simplement prendre le temps de cueillir. Tout est là.


Tu es amoureux fou de tes chiens. Étant ton ami Facebook, je me retrouve inondé de photos de tes deux clébards adorables (qui portent tous deux des noms inspirés par la musique, qui plus est). Comment supportent-ils Neubauten et Diamanda ? Ont-ils des préférences musicales ?


Ah la on parle de ma passion première !!! Désolé si cela dérange certains de mes contacts (les innombrables photos de canins) mais compte tenu que plus de 80% de ces dits contacts sont des éleveurs ou des membre d’associations de molosses italiens, j’en reçois 100 fois plus ! Comme tu sais j’avais prévu aller en Italie mais la pandémie a reporté ce projet nous nous sommes convenue avec mes amis la bas de se voir en 2022 et qui sait, peut-être revenir avec un autre molosse (on ne se refait pas).

Par contre j’ai très hâte de voir L’Etna (et son éruption quotidienne) en sirotant un rouge et en écoutant une pièce sombre genre Zorn, Oranssi Pazuzu ou un Doom profond… en contemplant les coulées de lave de la majestueuse Etna.

Au sujet de mes deux clébards et de leurs préférences musicales… Et bien oui en quelque sorte. Commençons par Biko. Point à souligner : cet adorable bouffon est venu au monde avec une complète surdité. Donc son odorat et sa capacité à déceler les vibrations émises par le son sont beaucoup plus développés donc oui il y a certaines pièces qui le stimulent plus. Par exemple, lorsque j’écoute du Dead Can Dance, il s’approche souvent de l’enceinte et se couche complètement, la tête collée à l’enceinte. Il part dans ses rêveries. Il semble aussi avoir une affection pour certaines pièces très électriques et intenses ; comme du Killing Joke.

Pour ce qui est de Eno (qui a seulement 13 mois en ce moment), je te dirais certaines pièces Kraut, Klaus Schulze et les pièces d’ambiant de Brian Eno lui plaisent particulièrement. Il s’asseoit ou se couche la tête rivée vers les enceintes en mode “écoute attentive”… Par contre pour Painkiller ou Diamanda, c’est une toute autre réaction (rires). Son grognement est aussi profond que son incompréhension… Laissons lui le temps d’apprivoiser le tout !

La toune de Lisa Gerrard (avec sieur Bourke) est absolument sublime ! Quelle belle finale de mix ! Elle est à l’image de toute ta sélection, que je trouve à la fois immensément sombre par bouts et hyper lumineuse par d’autres. Cela se reflète aussi dans ton art qui met souvent en scène une noirceur cosmique irradiée de couleurs éclatantes… Monsieur Lupien, êtes vous plus nocturne ou diurne ? Ou un peu des deux ?

Je dirais plus nocturne. La lumière vient des ombres. Pour moi ce sont les plus beaux éclats ; d’ailleurs mon atelier n’a point de fenêtre et les lumières sont très tamisées.

C’est pour cette raison que j’adore Soulages. Son noir est d’une magnifique luminosité. Une luminosité intense et profonde.


Si tu échoues sur une île déserte avec dix disques (et bien évidemment : tout le matos pour faire jouer les dits disques, ainsi qu’un groupe électrogène auquel relié tout cela), ce serait lesquels ?

Il y aurait des choix déchirants c’est sûr… Mais au top de la liste :

  • King Crimson – Starless and Bible Black
  • Peter Gabriel – Passion
  • David Sylvian – Gone to Earth
  • Gong – Camembert Électrique
  • Richard Barbieri – Under a spell
  • Genesis – Selling England by the pound
  • Amon Düül II – Yeti
  • Klaus Schulze – Mirage
  • John Zorn – Pellucidar: A Dreamers Fantabula
  • Killing Joke – Killing Joke (1980)
  • Skinny Puppy – Too Dark Park
  • Dead Can Dance – Into the Labyrinth
Jean dans les années 80

As-tu quelque chose à dire à Yannick Valiquette en finissant ?

La question la plus difficile du lot ! En plus c’est la treizième (profonde réflexion)…

Yannick : le plus grand mystère de l’humanité. Quel est cet être : un humain ? Une bête perdue dans un espace temps infini ? J’ai effectué beaucoup de recherche au sujet de cette entité… J’ai fureté les ouvrages Mayas et Égyptiens… J’ai consulté des archéologues renommés mondialement pour m’éclairer. Puis finalement ce sont les délégués de la NASA qui m’ont tout révélé… Ils le surveillent de près. C’est un humanoïde du chaînon manquant venu d’un vortex de la cinquième dimension d’une très lointaine galaxie crée par une civilisation très avancée. Mais lors de sa conception, il y a eu un défaut de fabrication et pour cette raison le Subway (la chaîne de restauration rapide ; je précise) est vital pour lui car c’est sa spirale de Fibonacci. De plus, un lien biblique et invisible l’unit célestement au célèbre chanteur/batteur Phil Collins. Pour toutes ces raisons (et bien d’autres), je t’aime mon Yannick ❤️


En tout cas, un énorme merci (de nouveau) à mon pote Jean Lupien pour son temps et ses délicieuses sélections. Je vous invite à consulter sa page Facebook pour apprécier son travail.

On se retrouve dans deux semaines avec la sélection d’un certain… Salade d’endives (bin oui ! J’allais pas ne pas participer à mon propre concept !).

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