Catherine Ribeiro + Alpes – Paix

Année de parution : 1972
Pays d’origine : France
Édition : Vinyle, Philips – 1972
Style : Avant-Folk, Psych, Progressive Folk

Celui-là nous vient de la Terre… De ses forêts embrumées où les songes prennent vie, des ruisseaux qui y coulent doucement, de ses milles sources qui les alimentent, de ses sentiers insolites qu’une nature impie offre aux voyageurs pénétrant en son sein, de ses arbres vénérables qui ont vu défiler les siècles, du sol lui-même, des racines qui s’y agrippent, de l’humus, de la roche-mère… ça rappelle un peu le premier cycle de la Ballade au bout du monde de Makyo, avec ce village médiéval anachronique perdu au fin fond d’un marais vaporeux. Mais c’est aussi tellement plus que ça.

Alpes. Groupe phare de la scène française underground du début des années 70, aussi fou qu’un Magma (dans un tout autre registre), aussi planant qu’un Gong qui aurait plutôt élu résidence sur Gaïa que sur une planète en dehors du système solaire. Entité sonore résolument unique dont la tête pensante, l’artisan miraculeux Patrice Moullet, invente ses propres instruments : cosmophone (sorte de viole de gambe électro-acoustique) et percuphone (instrument à cordes frappées). Alpes allie ici des éléments provenant d’écoles diverses tout en conservant un son qui leur est propre : le côté punk et brut des Stooges première mouture, l’aspect cosmique/psychédélique d’un Pink Floyd, l’influence certaine des minimalistes/répétitifs américains (Riley, Glass, Reich, Adams), un côté progressif indéniable dans l’instrumentation (l’orgue). C’est sans oublier les relents mystiques de la musique médiévale, qui englobe et parfait l’esthétique du groupe.

Et puis il y a Catherine Ribeiro, la grande prêtresse de ce nouveau monde créé par ces chantres possédés. Sorcière anarchiste, enchanteresse, poétesse touchée par la grâce, aussi fragile qu’indestructible, belle et sauvage. Elle incarne un idéal magique entre Léo Ferré et Nico (si cette dernière savait chanter, ceci dit BIG RESPECT for Nico). Ses textes vous percutent l’âme et ils sont déclamés comme des chants de guerre, des révélations d’une âme à nue, des épitaphes glaçants de vérité. Qu’elle les chantent, les récitent solennellement ou les hurlent, cela demeure du très très TRÈS puissant. Très rares sont les chanteurs qui m’affectent autant que cette Catherine là.

L’album débute par 2 courts morceaux aux formats plus conventionnels. “Roc Alpin”, c’est le meilleur Kraut-Rock non allemand qui soit. Une rythmique motoriKque à souhait, des élans de claviers qui font penser à NEU! et la voix puissante de mamzelle Ribeiro (de registre presque baryton). Ça opère en diable et c’est fichtrement bon. S’ensuit “Jusqu’à ce que la force de t’aimer me manque” (non, ce n’est pas un titre d’album post-rock) qui aurait facilement pu être un morceau de 22 minutes tant il est puissant mais qui referme tout bonnement ses portes sur son mystère après un maigre 3 minutes de folie sonore… C’est avec cette pièce que j’ai connu nos comparses et je dois dire que j’ai pris une foutue claque. Moi qui cherchait à l’époque des nouveaux groupes de weird folk, je ne m’attendais pas à quelque chose d’aussi viscéral et étrange que ça. Cette guitare folk victorieuse, ce texte impénétrable scandé sans aucune retenue et ces bidouillages électro-acoustiques qui recouvrent le tout de vertiges aériens enfumés. Parmi les 3 minutes les plus épiques de l’histoire de la musique.

Malgré l’excellence inouïe de ces 2 premiers morceaux, ils ne sont que des hymnes incantatoires qui sont là pour nous préparer mentalement à la suite, à nous mettre dans un état de transe idéal pour affronter les 2 monstrueuses dernières pistes, “Paix” et “Un jour… la mort”. Mais bon, rien ne peut adéquatement nous préparer à ce qui s’ensuit. La pièce éponyme est une affirmation bouleversante de colère envers un monde désaxé ; un brûlot anarchiste où Ribeiro, impérieuse et catégorique, crache sa haine et son dégoût avec une froideur toute singulière. Et il n’y a pas que la haine mais aussi le cri rassembleur pour tous les frères et sœurs d’armes, ceux qui sont morts pour la cause et ceux qui viendront continuer le combat pour un monde plus juste… Il est nécessaire de rappeler que pendant l’enregistrement du disque, les bombes tombent toujours sur le Nord-Vietnam. Le titre (et l’intérieur de la pochette du vinyle) font référence à cela mais Catherine nous offre une vision encore plus absolue et universelle d’un idéal qui se voit avorté depuis toujours par l’autorité, la stupidité, la corruption.

Musicalement, “Paix” sonne comme absolument rien d’autre de connu. C’est du Alpes et c’est tout. Cosmophone et percuphone sont de la partie. Une trame percussive taillée à même l’irréel vient appuyer les exécrations féroces et les élans de tendresses de notre cantatrice. La musique monte, inlassablement, vers des méandres jusque là jamais explorés. Et cette finale percus / orgue / voix est absolument céleste. Je défie quiconque de ne rien ressentir à l’écoute de cette étrange merveille.

Pour finir, comme si nous n’avions pas déjà vécus une montagne russe d’émotions vives, Catherine Ribeiro nous raconte son suicide puis sa conversation subséquente avec la grande faucheuse dans “Un jour… la mort”. Morceau de bravoure (25 minutes), qui n’a pas peur d’aller au fond de la noirceur la plus opaque pour nous ramener dans une lumière irradiante. Loin des clichés, cette pièce est un voyage entre 2 rives, où Ribeiro, l’âme sur le papier et aux lèvres, nous pond possiblement le texte le plus authentique et le plus beau qui soit sur un sujet tabou (surtout pour l’époque !). Elle nous amène dans son désespoir, sa lassitude de tout, son abattement, au plein cœur de sa dépression et nous laisse entrevoir les charmes surannées et délivreurs de celle qu’elle a déjà vu comme une alliée. On se sent presque voyeur en écoutant un texte aussi personnel, aussi révélateur… et pourtant, aussi nécessaire. Le tout se termine sur une véritable affirmation de vie qui me jette sur le cul à chaque écoute (ce coda !!!). Et putain ! L’instrumentation est tellement héroïque et grandiloquente (on croirait entendre Godspeed You! Black Emperor mais réincarnés en bardes gaulois).

“Paix”, c’est vraiment quelque chose d’autre… Je me répète mais vous n’aurez jamais rien entendu de pareil. Je ne peux en dire plus. Il faut en faire l’expérience.

Je vous laisse sur le texte de “Un jour… la mort” :

Un jour, la Mort, cette grande femme démoniaque
M'invita dans sa fantastique demeure
Depuis longtemps elle me guettait, m'épiait
Usant de ses dons, de ses charmes magiques
Elle cambrait sa croupe féline
Fermait à demi ses paupières lourdes de sommeil
Au-delà desquelles brillaient deux yeux de guet-apens
Le souffle court, les lèvres entrouvertes
Elle murmurait : viens chez moi, viens, viens
Approche, viens t'enrouler dans mon repos
Mon repos - repos - repos - l'éternel repos.
Alors, coupant mon emblème -cordon-ombilical
J'absorbais trois tubes de somnifère réparateur.
Ainsi commença le tourbillon de la décadence
Semblable à celui de la terre qui me portait
Les gouvernements-tueurs étaient toujours en place
Le napalm brûlait nos maisons et nos champs
Les riches s'éclataient devant les classes laborieuses
Partout ce n'était que tumulte, cris de guerre
Je courais, cherchant à protéger les enfants
Les enfants, merde, pourquoi faire des enfants
Les écoles maternelles sautaient à la dynamite
Les châteaux de cartes espagnols s'écroulaient
Victimes de malformations congénitales
Seuls restaient debouts, victorieux,
Les Elysées, les Maisons-Blanches, les Kremlins
Les crèmes caramel, les crèmes au chocolat -
Dites-moi la Mort, Chère femme, Belle Mort
Vous me serrez d'un peu trop près, trop fort
Je ne suis pas vraiment lesbienne, savez-vous ?
Vos bras qui m'encerclent gênent ma respiration
Votre parfum me donne la nausée -
Dites-moi la Mort, Chère femme, Belle Mort
De ce côté-ci de l'au-delà
Où se trouve le chemin de l'Amour -
Sur terre, je refusais le mensonge, la vanité d'Etre
Ici, les dactylographes tapent sur des bongos
D'horribles rythmes qui foudroient mes entrailles -
Dites-moi la Mort, Chère femme, Belle Mort
Renvoyez-moi de ce côté-là de la Vie
Je voudrais connaître l'amour de Pierre-le-Récalcitrant
J'ai encore besoin de donner et de recevoir
J'ai besoin de me battre pour un autre monde
Je veux connaître l'An 01 dont parlaient nos amis
Je veux encore monter des bonhommes de neige
En hiver, sur les toits blancs des usines
Je veux faire sauter les autoroutes
Et me promener dans les hautes herbes des campagnes
Je veux embrasser les garçons et les filles
A pleine bouche, baiser leurs lèvres chaudes
Je veux m'enivrer de la salive de mon amour
Je veux aimer et mourir de mort-Naturelle
Comme tout le monde, les deux pieds dans mes sabots -
Redonnez-moi la Vie, la Mort, Belle Mort
Et je vous ferai un enfant.

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