30 albums qui ont façonné ma mélomanie – part two

Bon… désolé pour la période de temps monstrueuse qui sépare cette deuxième partie de sa consoeur. La vie a malencontreusement repris ses droits sur le peu de temps libre que votre humble serviteur avait à fournir à ce blogue. Mais me revoici ! Et je vous promets une partie 3 avant 2045 !

On s’était laissé fin 2000, alors que l’adolescent de 15 ans que j’étais était en pâmoison devant l’autre microcosme verdâtre de Brian Eno… Pour en rajouter une couche, cet album allait me faire investiguer d’autres merveilles discographiques de la carrière du monsieur, ainsi que plusieurs groupes/artistes avec lequel il a collaboré (Bowie, les Talking Heads, Devo…… U2).

Mon univers musical ne tourne alors plus quasi-exclusivement autour du rock progressif et du jazz. Je commence à m’intéresser à un paquet de nouveaux styles. C’est le début de mon histoire d’amour polygame avec la musique at large. Et dans cette seconde partie de mes pérégrinations mélomanes de jeunesse, je vous invite à revivre avec moi l’expansion singulière de mon champ bruitatif immédiat.

Faust – IV

C’est avec ce quatrième album des Allemands de Faust que je m’initie au Krautrock (ou “rock choucroute” pour les intimes), style musical qui n’en est pas vraiment un… on parle ici plutôt d’une scène qui regroupe des artistes/groupuscules (tous très “champ gauche”) aux vocabulaires sonores souvent très éloignés les uns des autres. Sous la bannière très vaste du Kraut-Rock, on retrouve les pionniers de l’électronique Kraftwerk, le groupe de rock psychédélique funky-motorik CAN, les space-rocker hippies communistes d’Amon Düül (I et II), les rockers proto-punk-minimalistes-hypnotiques NEU! et bien sûr, les joyeux drilles surréalistes-touche-à-tout de Faust… Le Kraut des années 70s demeure (à ce jour) un des terreaux les plus fertiles pour tout aventurier du tympan perdu qui se respecte et qui veut élargir ses horizons.

Je ne remercierai jamais assez mon cousin adoré Nicolas Champagne (encore lui !) d’avoir introduit cette matière sonore illicite entre mes deux oreilles un beau jour d’été 2001. Et si ma mémoire ne me joue pas des tours, on l’avait même écouté d’une bien singulière manière… le disque inséré dans la Playstation (première mouture) avec les petites infographies psychédéliques sur l’écran de téloche (je suis sûr que je perds ici 95% du lectorat).

John Coltrane – Interstellar Space

Miles Davis m’ayant confirmé que j’éprouvais pour le Jazz un attrait indéniable, je décidai ensuite de me consacrer à découvrir la carrière discographique d’un de ses plus précieux acolytes (et membre le plus ébouriffant du premier grand quintet de l’ange noir), le saxophoniste John Coltrane.

Aussi bizarre que cela puisse paraître, dans mon introduction à Coltrane, j’ai d’abord écouté le très classique et enfumé Blue Train, grand disque de Hard-Bop. Et puis… j’ai sauté directement à la case intergalactique avec ce disque (sans passer par les cases obligées “Giant Steps”, “Africa/Brass” et “A Love Supreme” au préalable). En musique, j’ai toujours été un pique-assiette intrépide, faut dire. Mes jeunes oreilles ont littéralement été déviergées en l’an de grâce 2002 par cet album plus grand que nature et, fait encore plus étrange… j’ai adoré. J’ai découvert le Jazz Libre avec Interstellar Space et j’ai découvert aussi à ce moment que j’adorais cette forme de musique complètement jusqu’au boutiste, extrémiste à souhait, sans entrave aucune, chaotiquement belle et qui dépasse toute forme de frontière mélodique… Cet album m’a grand ouvert les portes sacrées des “For Alto” de Braxton, du “Karma” de Sanders, du “Spiritual Unity” de Ayler et j’en passe. Et je ne remercierai jamais assez Coltrane pour cela.

Magma – M.D.K. (Mekanïk Destruktïw Kommandöh)

2002 toujours… Je passe un temps appréciable sur le Webzine, site avec son forum de discussion légendaire des internets du début du nouveau millénaire. Sur la page “Musique” du dit forum, je m’acoquine d’une certaine “Shtamane” avec qui je partage plein de goûts musicaux. Elle me fera découvrir un paquet de trucs (et vice-versa) mais je crois que son apport le plus important à ma vie fut de m’introduire formellement à Magma. J’avais déjà vu la pochette d’un de leurs albums (“Köhntarkösz”) chez mon oncle l’automne précédent et j’avais aperçu le mystérieux logo de la troupe sur différentes pages web consacrées au genre progressif… Après les propos dithyrambiques publiées par mon amie à propos du groupe, il était l’heure pour moi de plonger. Et TUDIEU ! Quel plongeon ce fut. Je ne crois pas avoir retrouvé la surface depuis.

Magma, c’est le projet cinglé de Christian Vander, aka le meilleur batteur de tous les temps selon votre humble serviteur. C’est cet architecte mi-fou, inventeur de mondes, dévot de Coltrane, Stravinski et Wagner, qui aura la vision du groupe suprême qu’est Magma. Parce que Magma va plus loin qu’un autre groupe de prog… Magma, c’est un collectif de musiciens dévoués jusqu’à la moelle qui réussissent à marier Jazz, Opéra, Chant Choral, Prog, Gospel, Funk, Soul, Psychédélisme, musiques d’Europe de l’est, musiques africaines, minimalisme à l’américaine (Glass, Reich, Riley), littérature et philosophie pour en faire une œuvre d’art totale… Et une oeuvre résolument unique, portée par cette vision grandiloquente qu’est celle de Vander.

M.D.K. demeure la meilleure oeuvre pour s’initier au vocabulaire musical de Magma. C’est un long et fascinant voyage pour les tympans ; un genre d’opéra maximaliste hyper-tonal (en 7 mouvements) dans lequel on se perd avec délice.

Cet album m’a fait m’intéresser à un paquet de styles musicaux : l’opéra, les musiques afro-américaines, la musique minimaliste répétitive, le RIO (rock in opposition), l’avant-garde at large et j’en passe. Ultime. Essentiel. Et toujours aussi en avance sur notre époque. Là où tout le monde piétine, Magma font des pas de géant.

Burzum – Hvis Lyset Tar Oss

2002 est aussi l’année de ma découverte du Black Métal qui, je crois, est ma passion musicale qui dure depuis le plus longtemps (sans réelle pause, du moins). Comme beaucoup de choses que j’adore, je fus initialement repoussé par le truc en question… Musique ultra binaire et hypnotique, cris d’animaux blessés, prod rudimentaire, hostilité générale du ton, laideur… Je ne comprenais rien à ça. On se rappelle que mon seul contact réel avec le Métal se limitait alors à Black Sabbath (ou à du Hard Rock 70s style Led Zeppelin et Deep Purple). Je n’ai pas emprunté le sentier logique qui va du Heavy au Speed au Trash au Death, pour finalement aboutir au Black.

Cependant, malgré mon malaise initial, il y avait quelque chose qui me fascinait dans le machin… Vous savez ; cette espèce d’attraction mélangée à de la répulsion ? Je pense que c’est surtout l’atmosphère surréaliste quasi-indescriptible qui m’a eu… celle qui nous entraîne bien malgré nous dans un autre univers très ancien et très mystique. Et aussi, il y avait ce côté hautement personnel et authentique (ce mot galvaudé un peu partout). Tsé, le mec il a fait ça tout seul. Et ça paraît. Il joue de tout. Il (anti) produit tout. C’est SA vision unique et totale, non édulcorée.

Bref, avant longtemps, je frissonnais d’extase quand retentissaient les premières notes planantes de “Det Som Engang Var” (il était une fois), morceau-fleuve qui nous propose pas loin de 15 minutes d’apesanteur dans une forêt psychédélique en noir et blanc, avec ses grands arbres hurleurs, mais dessinés convulsivement sur une large toile ; façon décors du Cabinet du Dr. Caligari. Et il y avait aussi Tomhet, le morceau ambient / synthé-donjon de clôture qui me fascinait singulièrement (malgré son côté hautement simpliste).

Sur une note moins joyeuse, cette musique fut un refuge précieux pour l’adolescent timide, anxieux, tocqué que j’étais à ce moment là… Le genre de disque que je me mettais après une crise panique éprouvante, pour refaire tranquillement surface ; porté par le buzz céleste et emphatiquement vôtre de Vargounet le vilain.

Donc… un premier coup de coeur black métallique mais non pas le dernier… S’ensuivront Emperor, Darkthrone, Ildjarn, Enslaved, Immortal, Satyricon, Ulver, Graveland, Nokturnal Mortum, Dissection, Bathory, Drudkh, Summoning, Blut aus Nord… And the rest, as they say, is history.

The Cure – Pornography

On fait un bond dans le temps et on arrive à l’automne 2003. Mais on reste dans la musique sombre. C’est aussi la période gothico-métallique de Salade d’endives, lui qui arrive au Cégep avec ses longs cheveux teints en noir (avec de magnifiques reflets bleus, verts ou roses), ses t-shirts black metal, arborant fond de teint neutre avec petite touches de crayon noir sous les paupières (mal appliqués les 3 quarts du temps). Ouh là là. Heureusement qu’il reste peu de vestiges photographiques de cette glorieuse époque.

Après une dépression en bon et du forme en secondaire 5 (je ne m’épancherai pas sur le sujet), il ne reste alors de ce rude passage qu’une douce mélancolie presque confortable et teintée de nihilisme bon enfant. Un état qui convient splendidement lorsque vient le tient de plonger tête première dans le goth-rock et le post-punk. Cet album fut un coup de poing immédiat asséné directement sur ma psyché. “Doesn’t matter if we all die” lâche le jeune Robert Smith dans une complainte rageuse et désespérée en ouverte du divin disque. Les guitares sont lames de rasoir. La batterie (quasi indus) froide, martelante et métronomique. Les claviers sinistres au possible, teintant l’azur sonore blafard de touches rosées, violettes, rouges-sanguinolent… Couleurs faisandés pour une musique qui se complaît dans sa pourriture céleste. L’amour d’une certaine forme de néant, alternant passages rageurs et moments neurasthéniques pétrifiants. La tristesse absolue, la rage purificatoire puis le vide qui s’ensuit.

J’ai beaucoup beaucoup BEAUCOUP écouté cet album dans cette période de reconstruction mentale fin 2003. C’est un album qui m’a étrangement aidé à épouser mon état, l’accepter (sans le “romantiser” outre mesure non plus). C’est aussi le disque qui m’a poussé à aller fouiller du côté du post-punk, du death rock et de la musique goth en général : Joy Division, Siouxsie and the Banshees, Bauhaus, Nick Cave & The Bad Seeds, Virgin Prunes, Fields of The Nephilim, Christian Death et des tonnes d’autres.

Kraftwerk – Computer World

C’est aussi en 2003 que je commence à m’intéresser vraiment à la musique électronique et à la synth-pop. Toujours fan de Rock choucroute et de Black Metal, c’est logique que mon choix se porte alors vers Kraftwerk (car c’est un fait notoire ; les black métalleux sont des fanatiques de Kraftwerk pour la plupart, si si). Je me télécharge alors le très court et très chef d’oeuvrifique album “The Man Machine” et je tripe ma vie. Lors d’une visite subséquente au Archambault, je constate qu’il n’y a que “Computer World” en stock. Ce sera donc lui mon premier album “physique”. Et je ne suis pas déçu.

C’est froid, robotiquement vôtre, minimaliste, hypnotique et pourtant, il y à la dedans un coeur tout chaud qui bat (trituré de milliers de fils électriques). Et bordel que c’est avant-gardiste. Les 9 dixième de la scène électronique actuelle n’existerait pas si ce n’était pas du travail de ces pionniers qu’on peut considérer à juste titre comme le premier groupe électronique moderne. Et à l’écoute de l’album (et des précédents), je trouve que cela sonne toujours aussi frais et neuf. Kraftwerk auront beaucoup d’émules de qualité, mais rien ne bat l’original.

Tout est anthologique ici : La pièce titre entraînante, l’inoubliable “Pocket Calculator” et ses petits effets simulant les bruits de la calculatrice en question, la paradoxalement touchante et désincarnée “Computer Love”, la plus sombre et dystopique “Home Computer” (seul moment plus trouble d’un album généralement joyeux et insouciant).

En 1981, Kraftwerk prédit ni plus ni moins l’ère Internet du début des années 2000… Avant-gardistes les mecs.

C’est un album qui m’a ensuite porté à découvrir des trucs comme Depeche Mode (et pas mal toute l’écurie de l’étiquette Mute), Soft Cell, Yellow Magic Orchestra, Gary Numan, Suicide, Propaganda… et pas que, parce que je vais ensuite me plonger dans la musique industrielle, le minimal synth, la minimal wave, le synth punk, la coldwave (et pleins d’autres genres musicaux avec les mots “synth” et/ou “wave” dedans).

Boards of Canada – Geogaddi
“If you go down to the woods today, you’d better not go alone!”
-“Teddy Bear’s Picnic Song”

Nous sommes toujours en 2003 et votre Salade chéri continue de s’initier avec délice à la musique électronique. Il commence à s’intéresser à l’écurie Warp, fer de lance dans le domaine depuis le début des années 90. C’est d’abord les hommes-robots frigorifiés d’Autechre qui l’interpellent de plein fouet avec leur musique qui, progressivement, au fil des sorties discographiques, semblent perdre un peu plus de leur humanité. Salade (ça c’est moi) y voit là une version actualisée/futuriste du Kraftwerk ci-haut mentionné. Il tripe salement. Puis vient Aphex Twin avec son Acid Techno on ne peut plus singulier (et surtout ce sublime album double d’ambient cauchemardesque). Enfin, c’est Geogaddi des Boards of Canada qui se retrouve dans les mains moites de votre ami végétal. La pochette l’avait intrigué. Rouge brûlant du soleil couchant, silhouettes d’enfants entre chien et loup (presque menaçantes), arbres Rorschach hypnotiques… Ce duo de frangins écossais (et non Canayens comme le nom pouvait le laisser présager) avait visuellement tout ce qu’il fallait pour émoustiller les sens de sieur d’endives.

Mais, musicalement, le charme n’opéra pas instantanément… Je me souviens avoir écouté la première moitié du disque (très long) et d’avoir trouvé ça très banal (Dieu que j’étais con). C’était trop humain, trop chaleureux, trop croustillant… Moi ce que je voulais, c’était de la musique post-moderne frigorifiée ou un truc qui te prenait aux tripes et les secouaient avec insistance, jusqu’à ce qu’on en perde le nord. J’ai rangé le CD dans la bibliothèque, pensant même le vendre un jour… Puis, quelques mois plus tard, en 2004, je lui ai redonné sa chance. Résultat : le grand malaise jouissif de ce disque s’avéra alors être une évidence. Boards avance vers le futur en jouant avec la mélancolie d’un passé dystopique suranné…  Chaque son ici présent contribue à raffiner une toile sonore abstraite et ensorcelante… que ce soit celui d’une vieille nappe de synthétiseur, d’une voix filtrée au vocoder, d’un beat lancinant et syncopé ou d’un sample tiré d’un documentaire de la BBC des années 70 (sur la vie des plantes aquatiques). Geogaddi, c’est un album techno dont l’enregistrement aurait été hanté par le spectre d’un album de pop psychédélique obscur (et jamais édité) de la fin des années 60.

C’est l’album qui m’a fait capoter solidement sur une panoplie de machins rétro-futuristes de tous azimuts. Un grand GRAND disque de musique électronique dont l’écoute ponctuelle, à ce jour, révèle encore une foule de petits détails sonores insoupçonnés. Un album extrêmement riche qui se laisse découvrir petit à petit… et dont on aura jamais vraiment fait le tour. Beau et étouffant, comme les rêves et les cauchemars d’enfants.

John Zorn – Naked City

Nous sommes en 2004. L’année précédente, en quête de musique toujours plus biscornue, mes tympans arpentais les couloirs du cirque déjanté dont le propriétaire répondait au doux nom de Mr. Bungle. Très fan des 3 albums de cette formation pour le moins polymorphe, je poussai mon investigation plus loin en achetant ce disque du groupe d’un certain John Zorn ; lui-même producteur du premier disque de Bungle. Grosse claque. Grosse GROSSE claque. Je dirais même plus : série de grosses claquasses au visage (dignes de celles du célèbre lutteur japonais KENTA).

Jean Zorn est FOU. Jean Zorn est GÉNIAL. Johnny Z est un fou génial. S’alliant de son saxo CRIARD en diable puis de musiciens jazz/avant-garde assez sérieux (Bill Frisell à la guitare, Wayne Horvitz aux claviers, Fred Frith à contre-emploi à la basse, Joey Baron à la batterie et parfois… un hurluberlu nommé Yamatsuka Eye aux hurlements et autres bruits de laveuse satanique en mode “Super Speed Cycle”), Zorn décide d’inventer le Grind-Trash-Jazz… Mais pas que ! Il y a TOUT sur ce disque. C’est un insolite mariage de Métal extrême, de Jazz libre, de Surf Rock, d’ambient-Jazz, de folk, de musique contemporaine, de no wave, de lounge + un soupçon de western spaghetti.

Les morceaux (tous injouables) s’enchainent à une vitesse folle. C’est comme le manège le plus dangereux et rapide de la Ronde mais en plus déréglé et avec beaucoup de sang d’enfants sur les banquettes… Un véritable OVNI sonore qui oscille dans le ciel chargé de Manhattan. Un OVNI duquel sort des gangsters armés jusqu’aux dents, plusieurs samurais prêts à faire tomber les têtes avec leurs katanas affutés, des plantes carnivores multicolores de toutes les formes (et anti-formes), des méduses volantes qui sont aussi championnes de roller-derby, une pléiades de clowns saouls qui, visages grossièrement barbouillés, chevauchent des tricycles fabriqués à 75% de tendre et juteux ananas… TSUNAMI dans tes oreilles et ton cerveau. ATTENTION : ce disque peut causer des pertes neuronales.

Après cette découverte (dont, 17 ans plus tard, je ne me suis pas encore remis), je me suis mis à tout écouter de Zorn et de ses acolytes : Le Free Jazz hébraïque de Masada, le Grind-Dub de Painkiller, les Filmworks, les oeuvres drone/contemporaines, les hommages à Gainsbourg, Morricone et Godard, les trucs noise à la “Kristallnacht”, les projets satellites à Masada, les improvs Cobra et j’en passe…

John Zorn m’a fait découvrir une panoplie d’artistes fabuleux dans un innombrable nombre de créneaux. John Zorn m’a ouvert toute grande la porte à la scène japonaise expérimentale. John Zorn a fait croître en moi tout l’amour que je porte désormais envers Maestro Morricone. Et, par dessus tout, John Zorn m’a enseigné que la musique n’a pas de limite. Et qu’on peut autant apprécier Burt Bacharach que Morton Feldman. Merci John.

P.S. : John Zorn et Burzum sur la même liste. Ne dîtes pas que je ne fais pas dans l’inclusif moi.

Arvo Pärt – Tabula Rasa

Tabula Rasa. Faire table rase. C’est ce que Arvo Pärt a entrepris un jour. Le compositeur estonien fut d’abord reconnu pour ses oeuvres sérielles (comme ses deux premières symphonies). Puis un jour en 1968, tout vacille. En proie à une profonde crise artistique/existentielle/spirituelle et écoeuré par la censure incessante du régime soviétique, Pärt abandonne la composition pendant près de 10 ans. Pendant cette “hibernation”, il étudie le plain-chant grégorien et la musique de compositeurs médiévaux tels que Guillaume de Machaut et Johannes Ockeghem… Ses investigations couplés à sa quête spirituelle aboutiront à la création d’un style résolument unique et personnel (qu’il appelle tintinnabulation). Un style qui se caractérise par des compositions extrêmement épurées, archi-minimalistes, limpides, mystiques, magnifiques… On retrouve certaines de ses premières oeuvres dans ce créneau sur ce disque merveilleux paru sur l’excellente étiquette allemande ECM.

C’est grâce à un band norvégien qui a aussi connu un revers stylistique ébouriffant que j’ai été introduit à la musique d’Arvo Pärt en 2004. En fait, cet album figurait sur la liste des albums préférés d’un des membres de Ulver, groupe qui, d’un album à l’autre, évolua d’un Black Metal rageur et primaire à une musique électronique raffinée et poétique. Gotta give credit where credit is due !

La musique d’Arvo nous invite au recueillement et à prendre le temps de nous émerveiller des sons, ainsi que des silences entre les sons. Ce fut mon premier pas sérieux dans ce qu’on appelle la musique “contemporaine” (une de mes plus fortes passions actuelles) et plus précisément dans la musique dite “minimaliste” (terme parapluie qui englobe tellement de compositeurs aussi fascinants que… diamétralement opposés dans leur approche).

Prenez vous un verre. Mettez moi ça dans le mange-disques. Appuyez sur “Play” puis fermez les yeux. Laissez cette musique respirer dans la pièce et en vous. Laissez vous happer par chaque note ; chaque timbre. Violon, piano, une armée de violoncelles… ils tissent ça et là une toile vaporeuse dans laquelle il fait bon se perdre, s’évader et se sonder intérieurement.

Slint – Spiderland

Le grand malaise désabusé de Spiderland, je l’ai vécu la première fois à l’automne 2005, alors que je m’apprêtais à quitter le nid familial pour emménager dans mon tout premier appartement (avec son horrible plafond de stucco rose pâle). J’avais abandonné les études l’année précédente et travaillé un an de nuit dans un dépanneur (à subir les assauts sonores terribles de RADIO ÉNERGIE pendant toute la durée de mon chiffre). J’étais maintenant disquaire au même magasin où j’avais été client pendant de si longues années… Le rêve devenu réalité ? Un peu, parfois. Des collègues vachement cool, dont certains sont demeurés des amis (que je vois trop rarement d’ailleurs). Mais, plus souvent qu’autrement, l’univers fantasmatique idéalisé tournait au vinaigre… salaire de misère, gérance souvent inhumaine, ambiance de grande chaîne désincarnée… Disons que je passais le plus clair de mon temps à monter des promos pour le pétrifiant 2ème album de Wilbrod le Pêcheur de Homard de Star Académie plutôt que d’initier les bonnes gens aux charmes raffinés de Merzbow… Et sinon, je demeurais encore un être pas trop doué pour le bonheur, ni pour les relations sociales.

C’est dans ce drôle d’état d’esprit et cette période de grands chambardements qu’est arrivée la Terre des Araignées dans ma vie. Pochette noir et blanc avec la photo légendaire (merci Bonnie Prince Billy !) de ces jeunes hommes se baignant ; ces mêmes jeunes hommes qui allaient enregistrer cet album qui allait les détruire. Production de Steve Albini. Juste. Implacable. Naturelle. Statut de classique underground. Disque charnière pour plein de sous-genres : Post-Rock, Math-Rock, Post-Hardcore, Slowcore.

Spiderland est tourment contenu. Spiderland est tentative (vaine) d’évacuation. Spiderland est mal-être et angoisse. Spiderland, c’est la bile grumeleuse qui te remonte à la bouche mais que tu es contraint de ravaler… Spiderland accumule la tension pendant toute sa durée mais ne lâche jamais l’os. Et à la fin, il te la lègue entière. On ne ressort pas indemne de cette lande arachnéenne. Ce disque a une présence toute particulière ; il en regorge ; il en est hanté. C’est du rock expérimental qui sonne comme rien d’autre exactement, à part (un peu) comme le squelette décharné de Godspeed You! Black Emperor ; dénudé de toute forme de grandiloquence et de catharsis. Deux guitares anguleuses, dissonantes et arides à souhait qui s’enchevêtrent dans un grand vide de basse vrombissante + une batterie saccadée, morne mais fort complexe, qui te tisse des labyrinthes dans lesquels les autres instrus tentent de se frayer un chemin. Mathématique et Minimal. Et il y a aussi une voix de gamin. Un tout jeune homme qui ne chante pas mais qui narre des histoires opaques mais terriblement percutantes.

Wash yourself in your tears and build your church on the strength of your faith

Texte tiré de la pièce “Washer”

Et le mec, quand il hurle pitoyablement à la fin de “Good Morning Captain” (la seule fois du disque), ça te file des malins petits frissons partout sur le corps. Les poils se dressent, comme quand on embarque dans une douche glacée en pensant y trouver chaleur. Oh, et “Don, Aman” est l’oeuvre musicale qui, selon moi, résume le mieux ce qu’est l’anxiété sociale sous toutes ses coutures. Une piste qui frappe très, très fort.

Impitoyable l’album, je vous dis. Et dangereux. Et paradoxal. Toujours sur le fil du rasoir, dans un équilibre des plus précaires, au dessus des abysses. C’est Spiderland qui m’a enseigné que la retenue peut parfois être beaucoup plus violente que des avalanches de décibels. Et c’est grâce à cette galette que j’ai par la suite exploré de fond en comble le math rock, le post rock première vague, le slowcore, le emo et le post-hardcore (pleins de styles sur lesquels l’influence de Slint se fait encore subir).


C’est tout pour cette deuxième partie les amis ! On se retrouve pour une troisième (et dernière) avant que je sois décédé. Big LUV !

3 comments

  1. Magnifique sélection. Je retiens le très beau texte sur l’immense Spiderland de Slint. J’ai eu la chance de voir le groupe le 3 mars 2005 à Reims reformé le temps de quelques dates, un grand moment. David Pajo aux cordes d’acier effilées comme des couteaux, Brian McMahan assurait la plainte vocale tandis que Britt Walford cognait ce qu’il pouvait derrière une montagne de fûts. Les gars de Louisville m’ont retourné comme une tortue ce jour là.

    Liked by 1 person

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s