Igor Stravinsky – Le Sacre du Printemps

Interprètes : Seiji Ozawa (direction), The Chicago Symphony Orchestra
Écriture de l’oeuvre : 1910-1913
Enregistrement : 1968
Édition : CD, BMG – 1999
Style : Musique Classique, Moderne, Musique de Ballet, Proto-Death Metal

Note sur la version

L’enregistrement critiqué ici est à mon humble avis LA version définitive de l’oeuvre tel que le compositeur l’entendait. Ozawa a parfaitement compris ce que Stravinsky souhaitait pour ce ballet païen lorsqu’il disait qu’il “voulait tous (auditeurs/spectateurs) les envoyer en enfer”. Après tout, l’histoire racontée métaphoriquement ici se conclut sur un sacrifice humain… Bref, Ozawa n’est vraiment pas allé dans la dentelle mais bien dans l’EFFICACITÉ BRUTE. C’est violent, lourd, rapide, sauvage, sans pitié et diablement efficace ; mais ça garde quand même toute la virtuosité nécessaire pour livrer la marchandise dans le département de la technicité suprême. De plus, la prise de son est juste orgasmique.

3 autres versions chaudement recommandées : Yoel Levi (orchestre symphonique d’Atlanta, 1991) pour un enregistrement plus moderne mais qui vous prend aussi directement à la gorge, Leonard Bernstein (orchestre philharmonique de New York, 1958) pour son sens du rythme imparable (on sent vraiment l’aspect “danse” !) et Pierre Boulez (orchestre symphonique de Cleveland, 1969) qui dénature partiellement l’oeuvre en coupant sur la violence mais qui, fidèle à lui-même, se penche sur les teintes somptueuses et les intrigantes nuances enfouies au cœur de la partition.


« J’entrevis dans mon imagination le spectacle d’un grand rite sacral païen : les vieux sages, assis en cercle, en observant la danse à la mort d’une jeune fille, qu’ils sacrifient pour leur rendre propice le dieu du printemps. »

Igor Stravinsky, février 1913

Vous en connaissez beaucoup vous des ballets qui ont causé une émeute lors de leur première représentation ? C’est pourtant ce qui est arrivé au Sacre du Printemps lors de son ouverture au Théâtre des Champs-Élysées à Paris, le 29 mai 1913, avec Pierre Monteux à la direction de l’orchestre et une chorégraphie de Vaslav Nijinski. Les gens n’étaient pas près à assister à un tel cataclysme. Cette oeuvre était un grand bond dans la modernité musicale et visuelle. C’était beaucoup trop lourd, trop rythmique, trop expérimental, pas assez “beau” et sage pour le tout-Paris chic. C’était beaucoup trop Metal, pourrait t’on même dire. Dès les premières notes de ce solo de basson schizoïde qui restera gravé dans mon cortex à jamais, le public a commencé à siffler. Et quand le rideau s’est levé, laissant entrevoir ces danseuses à nattes possédées et à moitié nues, gesticulant bizarrement, sautant grotesquement dans tous les sens, implorant une nature impie, ce fut le branle-bas-de-combat dans l’assistance. Certains se mirent à huer, d’autres (dont Ravel et Debussy, présents) criaient au génie. Il y en a même qui voulaient régler le cas des créateurs et artistes au coupe-choux. Des empoignades violentes entre spectateurs eurent lieu. Les sifflements/cris étaient tellement forts que la troupe de danse n’entendait plus l’orchestre (fallait le faire vu la lourdeur de la partition). On tenta désespérément de fermer/rouvrir les lumières pour calmer l’assistance en furie mais rien n’y fit. Bref, le chaos.

Heureusement, quelques années plus tard, l’oeuvre reçu enfin un succès critique mérité. Et Le Sacre du Printemps est maintenant considéré, à juste titre, comme une  des œuvres les plus importantes du 20ème siècle. On s’entend maintenant pour dire que ce cher Stravinsky a en quelque sorte révolutionné la musique classique avec son magnum opus. Son idée : mettre la rythmique en avant de tout et donc en faire l’élément central de sa musique. Du jamais vu/jamais entendu auparavant. Cette rythmique brute écrase tout, redéfinit tout, supplante même les autres éléments consistant la composition par moments… Tout n’est plus que pulsation primaire… et la musique devient une forme de Transe exutoire.

L’orchestre tout entier n’est plus qu’un monstre percussif qui assène des coups de maillet sur la caboche des auditeurs. Stravinsky a décidé de donner à la musique une dimension physique jusque là inégalée. Cette partition ne se veut pas belle, rassurante, intellectuelle et sobre. Non. Cette partition ne veut même pas vous terroriser l’esprit et le corps (même si c’est ce qui arrive). Elle ne tient pas nécessairement à vous surprendre ni à vous faire perdre tous vos repères (bien que c’est cela qui se produit). Elle n’en à rien à foutre de vos peurs, de vos inquiétudes, de votre cœur qui bat la chamade, de votre “bon goût” blessé. Non, cette composition, c’est juste une véritable machine à écrabouiller. C’est un rouleau-compresseur qui vous passe dessus à répétition. Et une fois habitué, vous en raffolerez. Je vous le promet. Vous ne pourrez même plus vous en passer.

Seiji Ozawa

Le ballet ne comprend pas d’intrigue ou de trame narrative à proprement parler. “C’est une série de cérémonies de l’ancienne Russie” (dixit le compositeur) qui se divisent en 2 grands tableaux musicaux comprenant chacun une introduction, suivis d’un cortège de danses païennes montant en intensité avant d’arriver à une danse finale venant clore le tableau. On commence avec “L’Adoration de la Terre” et son basson funeste et solitaire, évoqué ci-haut. Le tableau évoque la joie du Printemps retrouvé ; les hommes et les femmes se livrent à une danse incantatoire de glorification, piétinant le sol avec extase. Malgré cette candeur bon enfant, l’oeuvre nous assène bien rapidement ses dissonances et ses percussions en pleine gueule. En fait, le piétinement incessant est illustré par des gros coups de caisse claire. S’ensuit des danses toutes plus folles et consternantes les unes que les autres. On constate que Stravinsky est avant-gardiste aussi dans son approche de la transition entre les différentes danses… En fait, il n’y a tout simplement PAS de transition. Dès qu’une séquence bluffante se termine, on est tout de suite projeté cul-par-dessus-tête dans la suivante, souvent totalement opposée/différente, ce qui rajoute bien évidemment à l’aspect désorientant de l’oeuvre. Cela a du beaucoup rajouter au malaise des spectateurs d’origine… Bref, Strav faisait du Naked City et du Mr. Bungle avant l’heure ! Une fois rendu à la danse de la Terre qui clôt ce premier Tableau, on navigue dans une musique qui est à mon avis aussi brutale que du Morbid Angel grand cru.

Le deuxième Tableau, “Le Sacrifice”, est encore plus sombre et commence de manière plus atmosphérique… Mais on sent dans la gravité des instruments que la menace plane. Comme son nom ET la citation placée plus haut l’indiquent (bah tiens !), la musique se veut le reflet du meurtre rituel d’une jeune femme. Quelque chose de bouillonnant se trame là derrière ces turlurettes hypnotiques. Et plus tôt que tard, on est justement replongé dans les miasmes de l’orchestre qui fait BOUM-BOUM-BOUM de l’oncle Igor. C’est comme du proto-post-rock (ouais, je me la permet celle là) croisé à du proto-math-rock, avec en prime, une élégance toute métallique (les blast beats sont in da HOUSE !). Cinq traumatismes crâniens plus loin et on se farci la fameuse “Danse Sacrale” qui vient mettre fin au délicieux supplice. Et QUELLE FINALE, mesdames-messieurs. “La Danse Sacrale”, c’est la trame sonore d’un trou noir qui se créé dans le grand collisionneur de hadrons du CERN et qui détruit la Terre entière. C’est, avec certains paroxysmes Magma-iens, le final le plus fou que j’ai entendu de ma vie. Ça part dans tous les sens ; ça éclate à qui mieux-mieux, chaque son est plus GRAND et EXCESSIF que le précédent. Et puis, et puis… après une dernière détonation pétrifiante/somptueuse, on a droit à un pied-de-nez amusé de 2 secondes avant de repartir pour les sphères du silence réparateur (ou ptête une p’tite Pavane pour une infante défunte de m’sieur Ravel pour décompresser)

À chaque session-avec-bons-écouteurs (la meilleure manière d’apprécier la grandeur de cette musique tellurique) passée sur mon Sacre chéri, je n’en reviens pas à quel point il y a une ÉNORME part de ce que j’écoute et aime en musique actuellement qui découle directement de ce chef d’oeuvre inaltérable, indéfectible, inextinguible… Je ne rêvais que d’une chose pour que ma vie soit parfaite : voir un jour un orchestre de renom “live” interpréter l’oeuvre la plus importante du 20ème siècle.

C’est maintenant chose faîte, gracieuseté de sir Kent Nagano ; avec l’orchestre symphonique de Montréal, à la Maison Symphonique, le 24 février 2019.

Je peux donc mourir en paix.


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